DOUCE d’après la nouvelle de DOSTOIEVSKI Mise en scène et adaptation : André Oumansky au Théâtre LEPIC – 1 Avenue Junot 75018 PARIS – Les vendredis et samedis à 19 H 30 – Les dimanches à 16 H.

DOUCEAvec Anna Stanic, Nicolas Natkin, Rose Noël et Maxime Gleizes

La pièce « Douce » est adaptée de la nouvelle « La Douce » de Dostoïevski publiée en 1876. Cette nouvelle fait figure de charnière dans la démarche spirituelle et politique de Dostoïevski qui dénonce le libéralisme et ne voit d’autre issue à la faillite morale et existentielle des individus que le christianisme orthodoxe.

 A vrai dire, Dostoïevski n’aura pas cessé par l’intermédiaire de ses personnages de se remettre en question comme s’il entendait utiliser sa fonction de narrateur comme celle d’un greffier sténographiant un procès.

 Lorsqu’on songe aux procès médiatiques de nos jours, il est particulièrement intéressant de se pencher sur un procédé littéraire inspiré par la lecture du journal d’un condamné à mort de Victor Hugo qui donne toute latitude à l’espace mental d’un individu mis en cause par la société, par ses proches, qui tente sinon de se justifier, de s’authentifier.

Dans la nouvelle La Douce, un homme se retrouve au pied du mur à la suite du suicide de sa jeune épouse. Au pied du mur parce qu’il n’a plus d’autre interlocuteur que lui-même pour comprendre l’acte de sa femme qui le prive dans sa chair, dans son être d’une partie de lui-même.

Il s’agit pour Dostoïevski de traduire à travers un monologue intérieur l’impuissance morale d’un homme qui s’éprouve à la fois coupable et victime prisonnier de ses idées fixes mais aussi de ses contradictions.

Si nous adoptions une lecture psychanalytique de ce monologue, nous pourrions penser assister à cette lutte intestine entre le surmoi d’un individu et son moi. De toute évidence le moi ne fait pas le poids. Pourtant la messe n’est jamais dite chez les personnages de Dostoïevski, trop complexes pour se satisfaire de leur représentation, leur rôle social ou familial.

Le héros de Douce qui n’est pas nommé sait pertinemment que seul l’amour peut faire rayonner les grilles de sa prison mentale. Il le trouve à travers une jeune personne qui est aussi pure, généreuse, pleine de vie qu’il est radin, précautionneux, ennuyeux. En l’épousant, il l’a sauvée d’un mariage forcé avec un vieil homme, il l’a sauvée aussi de la misère. Contre toute attente, Douce se rebelle contre son comportement. Elle semblait l’aimer mais un jour en totale dépression, elle tente de le tuer. Il lui pardonne mais c’est trop tard, Douce se défenestre sans qu’il puisse déterminer si son acte était prémédité.

Dans l’adaptation d’André OUMANSKY, nous assistons comme à un rêve éveillé ou un cauchemar aux scènes que se remémore le mari pour débrouiller les nœuds du drame avec juste trois personnages, celui de Douce, du faux ami indésirable et sans scrupules et de la servante.

Comment revient-on sur sa vie passée pour expliquer sa situation présente ? Tout un chacun connait ces flash-backs où il est possible de se projeter soi-même à distance de ce que l’on est devenu. Cet exercice intime requiert parfois le recours à des psychanalystes. Il ne peut être totalement raisonné puisqu’il est soumis à des émotions souvent douloureuses.

Volontairement épurée, la mise en scène suggère la décomposition latente de l’espace extérieur, projection de l’espace mental du mari qui conduira à la dépression son épouse.

La composition de Nicolas NAKTIN est remarquable qui donne à entendre un anti-héros, un homme ordinaire, peu sympathique qui s’est construit sur ses propres bassesses.

Maxime GLEIZES joue parfaitement le faux ami cynique trouble-fête et Rose NOËL la servante, témoin du drame.

Il revient à Anna STANIC, d’endosser avec toute la finesse requise, celle qui incarne à la fois la force d’âme et la douceur, la fraîcheur et la beauté.

 Cette tragique histoire d’amour impossible entre un usurier et une âme pure résonne d’autant plus qu’elle ne crie pas, elle aura traversé l’esprit d’un homme et d’une femme se regardant vivre sans se comprendre.

 La mise en scène dépouillée d’André OUMANSKY, sur le fil, rapproche pour nous Dostoïevski de Maupassant ou même de Flaubert, où l’arbre n’est pas là pour cacher la forêt mais l’insinuer et seuls les individus pris à part peuvent en parler.

 Le décor est succinct, l’essentiel est là avec cette caisse de prêt qui pourrait faire penser à un cercueil ou un poids mort qui sépare les deux époux. Elle cloue au sol les protagonistes qui ne peuvent en faire abstraction et évidemment l’usurier dont dépend le sort de pauvres gens. Ce dernier donne l’impression de jouir de son pouvoir. La scène où il s’amuse de la détresse de sa future épouse venue déposer en gage des pacotilles est particulièrement éloquente.

 Cette pièce mérite un large public. Nous avons apprécié la limpidité de la mise en scène qui s’attache à l’essentiel, c’est-à-dire aux personnages incarnés très justement par les comédiens. Même si le mouvement est encore un peu lent, nous ne pouvons que saluer cette belle mise en scène de Douce si profonde !

Paris, le 2 Décembre 2019

Evelyne Trân

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