La Mousson d’Eté – MEEC [Maison Européenne des Écritures Contemporaines] du 21 au 27 Août 2015 – Rencontres théâtrales internationales à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54700) .

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http://www.meec.org/La-Mousson-d-Ete-2015

Une immersion à la mousson d’été de PONT A MOUSSON mérite bien un journal de bord . L’abbaye de Prémontrés dont la première pierre fut posée en 1705 par l’architecte Thomas MORDILLAC, devenu le lieu culte de rencontres théâtrales internationales depuis 21 ans déjà tangue comme un bateau . La voilà qui sort de son lit , parée de son prestige architectural, religieux, prête à embrasser d’autres formes venues d’ailleurs, susceptibles d’imprégner ses murs , ses longs couloirs, d’écritures questionnantes, qui trempent dans les histoires des hommes d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, contournables, incontournables, sur la crête, laissant déborder sur les lèvres d’un joueur de tambour fabuleux, Daniel LALOUX, cet aphorisme de haut vol « Laissons planer les mystères ».

La plupart des lectures et spectacles ne se produisent qu’une fois . Ce sont des événements produits par la seule imagination humaine et pourquoi pas aussi rares qu’une éclipse de la lune.

Les journalistes, les stagiaires croisent les comédiens, les metteurs en scène, lors des repas . Malgré eux, ils restent cramponnés à leurs illusions à savoir qu’un artiste n’est pas tout à fait comme tout le monde.

Il y a le vertige de les voir travailler, réfléchir, rêver devant leur bol de café comme si on assistait aux préparatifs d’un pêcheur rafistolant ses filets avant de partir en mer.

Sont elles des mémoires échouées quelque part dans la lagune, ont elles pour destin d’être observées comme des déchets, des restes humains qui auraient échappé aux vagues spectaculaires. La plupart des pièces proposées aux festivaliers ont pour objet de ramener à la surface des histoires qui ont des visages à terre humaine, à ciel ouvert. Entendons nous, pourraient dire certains des protagonistes, comment nous poussons sur la terre, tels des épis de blés parfois enivrés par le soleil, la soif de vivre mais également soufflés par les souvenirs de tempêtes, des guerres, des charrues qui ont piétiné nos cartes d’identité.

Dans “Mameloschn, langue maternelle” de Marianna SALZMANN, une jeune auteure allemande, met en scène trois générations de femmes, la petite fille, la mère, la grand mère qui ont du mal à se supporter, à exister individuellement. Cette idée qu’au sein d’une même famille, un individu puisse s’éprouver étranger à l’autre, n’est pas simple. Les trois femmes s’aiment les unes les autres mais c’est toujours le même problème qui se pose, comment dire à l’autre ce que l’on pense ou croit penser sans le blesser. On ne recoud pas les morceaux du passé, on marche sur des plaies. La grand mère Lin rescapée des camps de concentration, s’est reconstruite, elle est devenue communiste, mais son paysage mental n’est pas celui de sa fille qui refuse cet héritage, ni celui de la petite fille qui assiste aux disputes de la mère et la fille. Quelle est la part de l’affectivité dans les luttes politiques ou la lutte pour la vie tout simplement, est-on enclin à se demander.

Des femmes sont encore les héroïnes de la pièce « L île Saline” de Daniel DANIS, une pièce en flammes, sorte de brasier de voix de femmes qu’il a vues s’élever d’un orphelinat lors d’un voyage à Haiti, à 18 ans, tandis qu’il travaillait à la reconstruction du toit. Kyoto, Caire, New York sous la tutelle de Soeur Delhi s’occupent de orphelines haïtiennes, en essayant de se frayer un chemin dans le malheur et le désordre incarnés par Kiev qui comme dans une tragédie grecque semble semer la souffrance. Et pourtant la vitalité de cette Kief, l’auteur l’exprime dans une langue assoiffée où les mots se traversent tumultueusement, sensuellement. Ce sont les mots du corps qui parlent, qui mordent aussi bien le sol, les chevilles que les nuages.

La femme est l’avenir de l’homme” . Comment ne pas se souvenir de la voix chaleureuse de Jean FERRAT chantant Aragon, même les lèvres pincées, légèrement endeuillées par l’annonce “Le petit chat est mort” . Molière n’y est pour rien pourtant. Dans « les petites chambres” de Wael KADOUR, le destin de la jeune femme syrienne parait irrémédiablement gelé. Elle est garrottée par des lois tutélaires, notamment celle du frère, qui lui interdisent d’espérer un mariage d’amour. Curieusement l’homme qui lui rapporte les indices d’une vie meilleure, est également un barbon.

Et pourtant, il parait bienveillant, il se présente comme ami, frère, confident, il entend encourager la jeune femme recluse, condamnée à veiller un père agonisant, à s’émanciper. S’agit-il d’un contre sens? L’homme se révélera machiste vis à vis de sa propre femme, et la jeune fille bien loin de la sainte nitouche naïve. Il est vraiment question de survie dans cette pièce. Pour ne pas se perdre les uns les autres, l’homme qui cherche la femme, la femme qui ne croit plus en l’homme, doivent se trouver des points d’appuis qui vont au delà des souricières de lois archaïques, ils doivent s’apprendre à parler en posant leurs sentiments sur la table. Entre l’homme mûr, assis socialement et la jeune fille pauvre et recluse, quelque chose se passe qui n’est pas de l’ordre de la pitié, de la convenance, qui marque un désir d’alignement sur le plan humain, existentiel, dépassant les frontières sociales et sexuelles. En ce sens, il s’agit d’une pièce très riche, très humaine par ailleurs remarquablement interprétée.

Un autre jour viendra” répond David ALAYA manifestement ému de pouvoir déclarer scène ouverte aux voix de Mahmoud DARWICH, Salah AL HAMDANI, ADONIS, et Ounsi EL HAGE, auteurs palestiniens, iraniens, syriens et libanais.

C’est une véritable chance, pensons nous, que de pouvoir goûter cette belle langue arabe comme on mordrait dans un fruit méditerranéen, oh oui, cela vaut bien la madeleine de Proust, c’est un voyage épicé, sensuel, chaleureux et spirituel auquel nous convie la voix de Fida MOHISSEN, chargée de diffuser en arabe, les textes exprimés en français par David ALOYA également accompagné de Lisa SPATAZZA et Vassia ZAGAR .

Grâce à eux, oui, peut continuer à circuler l’idée que la poésie ne rend jamais les armes.

Et puis nous revoilà à nouveau en Iran et en France à travers les destins croisés d’une mère et son fils dans la pièce “Pays” de l’auteur iranien Pédro KADIVAR . On y entend des paysages intérieurs, mouvants, qui se séparent, se rejoignent, se retrouvent… L’homme qui a torturé la mère et lors de l’interrogatoire, ne cessait de lui crier “Regarde moi dans les yeux” avait 25 ans, l’âge qu’a aujourd’hui son propre fils qui vient lui demander de lui livrer son histoire et celle de son père, Jean.

Faut-il que les protagonistes de ces histoires d’exils qui ne peuvent pas toujours s’exprimer soient des points de suspension qui inspirent les jeunes auteurs d’aujourd’hui, qui ont à ur de frapper à la porte de mémoires fraîches par ailleurs. Car il s’agit de réveiller, non pas d’exhumer. Les mémoires se transmettent physiquement, elles sont organiques. On parle des organes du corps, il faudrait parler aussi des organes de la mémoire ceux qui poussent ces auteurs à écrire pour vivre.

De quelle perspective où l’on se place, il n’y a pas de paroles vaines dès lors que ceux ou celles qui les assument en tant que personnages, comédiens, auteurs et public, acceptent que le théâtre soit le lieu de permission où les bruits du ventre, de la douleur, de l’effroi, des petites et grandes indignations humaines puissent s’écouter et s’entendre ouvertement.

Fiction ou vérité ? Rachid BENZINE auteur de la pièce “Dans les yeux du ciel” n’a pas choisi n’importe quel câble électrique pour raconter le printemps arabe à travers le témoignage d’une prostituée. Forte décharge d’autant que l’interprète Odja LLORCA est époustouflante. L’auteur dit de cette femme qu’elle prend corps avec l’histoire. C’est une Antigone, rebelle pour vivre.Est ce que parce qu’elle se sent physiquement femme qu’elle entend rester lieu de vie coûte que coûte ?

Il adviendra qu’un homme puisse s’éprouver femme . Nous voyons bien des femmes prendre désormais des places dévolues aux hommes. C’est toujours la question de place qui revient. Dans Lulu Projekt, la pièce de Magali MOUGEL, il est question de la place d’un jeune à Berlin Est qui justement ne la trouve pas. L’auteure s’est inspirée du mouvement punk sous l’ex R.D.A de façon à pointer d’humour l’enfer mélancolique de Lulu . Son histoire est racontée par un chœur qui s’adresse à lui à la deuxième personne. Lulu, le garçon mal dans sa peau, est interprété par une femme, la prodigieuse Anne BENOIT. Aussi bien sa future petite amie est jouée par un homme . Transmutation des genres très efficace avec mise en espace originale, menée tambour battant.

Tous les interprètes se croisent dans de différentes lectures. On les retrouve faire la queue aux spectacles, nous les rencontrons au détour des couloirs de l’Abbaye hôtelière, parfois en robe de chambre, courir après leur chien, aux repas, nous ne les reconnaissons pas forcément. Est ce possible, ce comédien qui a une tête de personnage de Tchekhov est en train de boire un café !

Curieuse impression d’être en plein de tournage mais ici à l’Abbaye de Prémontrés, il s’agit de tournage de pièces .

La nef de l’abbaye sert de réfectoire aux comédiens, auteurs, metteurs en scène, public et stagiaires de l’université d’été. Indicible plaisir d’être éclairés par de magnifiques vitraux.

Labyrinthe de couloirs à perte de vue qui s’ouvrent soit sur le cloître, soit sur un jardin de senteurs contemplatif, soit un grand parc, le visiteur peut bien se laisser guider par son intuition, grimper des escaliers sur deux étages sans savoir où il va déboucher . Se perdre pour se retrouver. Affolement enfantin. Le temps d’ouvrir la porte d’un atelier, retour aux chaises de classe, ah les chaises tantôt religieuses, tantôt scolaires, tantôt béates mais prêtes à se laisser bouger pour bousculer les murs, leur offrir un spectacle. Les murs sont voyeurs mais nous ne nous en rendons pas forcément compte. Qui sont ils au juste, ces stagiaires qui participent à l’atelier du professeur émérite Jean-Pierre RYNGAERT. Ils ne portent pas sur leur front leur étiquette professionnelle : employé dans un théâtre, bibliothécaire documentaliste, professeur de philosophie, auteur, comédien, metteur en scène, attaché de presse, etc… . Ici, ils tiennent le rôle de mages venus assister à la naissance de pièces de théâtre. Ils participent à la grossesse déjà fort engagée d’œuvres théâtrales, aussi émus que leurs parents, leurs auteurs. Même si la comparaison est un peu étrange, Jean Pierre RYNGAERT peut faire figure d’un échographe averti. L’avant et l’après d’une oeuvre. La découverte du texte, puis sa lecture, sa mise en espace avant la mise en scène, sa véritable représentation. Les stagiaires échangent leurs impressions, très vite le professeur les enjoint à s’impliquer. Et ce n’est pas évident, oui d’entrer dans une pièce de théâtre, véritable champ d’émotions, buisson ardent. Jean-Pierre RYNGAERT n’est pas didactique mais il connait le terrain comme un paysagiste, il pousse donc doucement les stagiaires vers le jardin de création. Les conséquences peuvent être stupéfiantes. Les stagiaires sont capables d’offrir des illustrations corporelles, pour rendre compte de leurs ressentis pendant la lecture d’une pièce. Il s’agit d’immobiliser une impression, ce qui est le rôle des statues qui rêvent n’est ce pas …

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Invitation au rêve . Nous ne savons jamais au départ où un rêve va nous entraîner. Qui n’a pas connu cette désagréable impression d’être réveillé par l’alarme d’un méchant réveil. “Juste avant que tu ouvres les yeux” , le spectacle de rue proposé par la Compagnie KTHA offre aux spectateurs, une interruption spatio temporelle inouïe, celle la même qui a lieu juste avant le réveil.

Les spectateurs embarquent dans un camion et deviennent malgré eux les figurants d’un film, filmé par les rues elles mêmes, celles de Pont à mousson. Installés sur des gradins, dos à la conductrice, ils voient défiler la ville à 3,5 Km heure, tout en écoutant un monologue récité par trois comédiens vêtus ma foi comme des éboueurs, marchant d’un pas alerte. Monologue intérieur quelque peu embrouillé qui exprime les desirata d’un rêveur qui sait qu’il ne dispose que de 9 minutes pour rêver avant de se lever.

Les 9 minutes durent une heure, le temps pour les spectateurs d’être regardés, dévisagés comme des bêtes curieuses par les piétons, les clients assis au café, le touriste éméché qui voudrait bien suivre le cortège ou le cycliste qui tente de doubler le camion et répond même au comédien qui parle de s’enduire de crème à bronzer “Mais il n’y a pas de soleil !”.

Formidable impression d’avoir été passagers d’une grande calèche fantôme jusqu’au bout du rêve d’un rêveur anonyme dans les entrelacs des rues de Pont à Mousson, accompagnés par des anges, les sourires des trois comédiens. 

Non, l’homme et la femme qui s’étripent sur scène dans le spectacle  « J’ai gravé le nom d’une grenouille dans mon foie” de la Clinic Orgasm Society, n’ont sûrement pas été engendrés par des anges. Ils se posent la question, le plus bestialement possible, avec une imagination débordante, furibonde, iconoclaste, “Qu’est ce qui fait de moi un homme ou une femme “ Cela n’a ni queue ni tête, sauf qu’au bout du fil que nous ne dévoilerons pas, l’orgie des fantasmes du couple se transformera en un conte fantastique. Du théâtre de la cruauté, de chair et d’os savamment éparpillés. Le petit Poucet face à ses ogres, bien sûr !

En fin de soirée, les festivaliers se retrouvent au chapiteau pour danser ou boire un pot. Des impromptus d’un quart d’heure avec des nouvelles écrites par des auteurs pendant le festival, ou des extraits de futurs spectacles, sont proposés. Nous nous souviendrons également de l’apparition du tambour de Daniel LALOUX, grand poète, qui ne se prend pas au sérieux, qui laisse battre sa chamade à fleur de tambour.

Nous n’aimons pas les bilans, nous n’avons pas assisté à toutes les lectures mais ces trois jours du 24 au 26 Août, nous auront donné la mesure, la démesure conviviale de cette grande manifestation théâtrale qu’est la mousson d’été à Pont à Mousson. Semailles et moissons de belles créations à venir, en perspective. Merci pour les auteurs, les comédiens, dont nous suivrons la route, c’est certain. Merci aux organisateurs, Michel Dydim et toute son équipe, digne d’un grand tournage de théâtre, avec ses traducteurs, photographes (l’exposition de portraits d’auteurs d’Eric Dydim dans la Salle Norbert de l’Abbaye), musiciens etc. Vive la mousson d’été !

Paris, le 28 Août 2015                       Evelyne Trân

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