TRISTESSE ANIMAL NOIR d’ANJA HILLING – Mise en scène de GUY DELAMOTTE à PARIS AU THEATRE DE L’AQUARIUM – Cartoucherie de Vincennes du 3 au 15 Février 2015

TRISTESSE ANIMAL NOIRAvec : Olivia Chatain, Véro Dahuron, David Jeanne Comello, Thierry Mettetal, Mickaël Pinelli, Alex Selmane, Timo Torikka

Certaines musiques paraissent être inspirées par la nature elle-même et ses éléments, le feu, l’eau. Et souvent sans que l’on comprenne pourquoi, il suffit d’écouter un concerto de Mozart, de Ravel pour être gagné par la tristesse.  Tristesse non violente qui remue le cœur en sourdine, que les musiciens expriment souvent juste après la fête de leurs instruments évoquant  les joies de la nature, les oiseaux qui chantent dans la forêt. Il suffit d’un roulement de tambour, d’un gong pour mettre fin à l’enchantement.

Les six personnes qui ont décidé de passer ensemble un weekend en forêt s’extasient sur sa beauté. C’est un moment de repos, d’oubli de leurs soucis journaliers, elles se laissent aller, avachies autour d’une nappe, devisant de tout et n’importe quoi, d’amour, de sexe, de travail. Il y a le frère, la sœur, l’ex-mari, la nouvelle compagne de ce dernier, le nouveau-né, et deux étrangers, le nouvel ami de la sœur ex-femme de l’ex-mari et l’ami du frère gay. Tout un imbroglio affectif et familial, représentatif d’une classe moyenne. Ce puzzle se divise néanmoins en trois couples.

Les propos de ces gens-là n’ont rien d’extraordinaire mais ils révèlent parcimonieusement les malaises, les conflits individuels inhérents à tout groupe humain qui ne se rassemble qu’à de rares occasions.  

A vrai dire, peuvent se dire certains spectateurs, nous pourrions nous passer de les écouter ces gens. Leurs histoires paraissent si communes  qu’elles ne font pas rêver et surtout  pas leurs problèmes.

Cette banalité cependant s’inscrit dans le quotidien, dans le fait que la terre tourne sur elle-même, et que nous n’imaginons pas que le temps puisse s’arrêter.

Le temps va pourtant s’arrêter pour ces personnes. Endormies, elles vont se réveiller encerclées par des flammes, le soudain incendie de la forêt. C’est le 2ème volet du drame d’Anja HILLING. L’incendie, c’est la présence de cet animal noir qui subitement va prendre sa place parmi les six personnes, créant la panique et le désordre, brisant les chaines affectives. Une seule ne pensera pas à sauver sa peau, c’est la mère qui s‘enfoncera dans la forêt en flammes pour  récupérer son enfant resté seul dans la voiture. Elle n’en réchappera pas.

Dans de telles situations, il suffit d’un instant d’hésitation pour perdre la trace de la personne aimée, et le père appelé à secourir son ex-femme ne se le pardonnera pas.

Le 3ème volet nous montre les quatre personnes survivantes, qui ont perdu tous leurs repères. L’une d’elles, le musicien se relèvera, le couple gay se séparera, et la jeune femme après une tentative de renouer avec son ex-mari devenu veuf, se retrouvera seule après le suicide ce dernier.

Description aléatoire d’une pièce qui ne cherche pas à tirer des leçons, à porter des jugements sur chacun des protagonistes. L’auteure s’attache plutôt à exprimer des mouvements de conscience qui au-delà des réflexes naturels se trouvent confrontés à une solitude qui ne brille pas, qui les rappelle à eux-mêmes, à leurs désirs les plus profonds.

Le sentiment d’avoir vécu la pire expérience, est de nature à réveiller cette forêt de l’inconscient. Les flammes de l’incendie, ce sont aussi les flammes des solitudes qui se déversent les unes sur les autres. Ce sont les douleurs et les cris étouffés par chacun. Et étonnamment, c’est dans cette forêt incendiée qu’elles se sont  rapprochées.

Le récit de la jeune femme qui va chercher son enfant dans la voiture en feu est particulièrement saisissant. Parce qu’elle est dans l’action, qu’elle n’a d’autre volonté que celle de sauver son enfant, elle n’a pas peur, elle va au-devant de la mort comme elle irait au-devant de la vie. C’est étrange comme sensation. L’auteure ne décrit pas la douleur, mais chaque action, chaque incident détaillé, sont là pour avaliser l’émotion sans la sublimer.

 La mise en scène de Guy DELAMOTTE  est exemplaire de sobriété. Le point culminant de la pièce, l’incendie, n’est pas spectaculaire, on le voit sur un écran vidéo en fond de scène. Ce sont les personnages eux-mêmes qui manifestent sa présence comme celle d’un animal noir. Description surprenante qui investit  le feu d’une puissance étrangère. Que l’on soit religieux ou pas, parce que nous savons que beaucoup de choses sont hors d’atteinte de notre perception, nous serions tentés  d’attribuer un esprit au feu, à l’eau, à la forêt.

C’est d’ailleurs  ce contraste entre nos petites vies et les aspects fabuleux de la nature qui interpelle les musiciens et les artistes et notamment Anja HILLING, qui laisse entendre la symphonie d’êtres ordinaires confrontés au surnaturel.

 Dans cette pièce, Anja HILLLING agit comme un peintre des émotions, sans lyrisme. Ces personnages paraissent ancrés, plus ou moins intégrés dans la société, et pourtant ils sont fragiles, vulnérables.

 Il faut beaucoup de délicatesse pour exprimer cette vulnérabilité et les comédiens réussissent cette prouesse de captiver les spectateurs durant, deux heures dans ce terrible voyage. C’est un peu comme si nous étions interrompus nous-mêmes dans notre lecture indifférente d’un fait divers, par les protagonistes venus nous rejoindre, non pas pour assouvir notre besoin de sensations fortes, mais pour témoigner simplement.

 Par ailleurs, la pièce d’ Anja HILLING utilise différents cours d’eau d’écriture comme dans une partition musicale, non exempte de poésie.

 On entre dans ce spectacle comme dans une forêt. Les voix des femmes et des hommes se sont substituées aux chants des oiseaux et nous les écoutons tour à tour intrigués, anxieux et émus. Riche parcours de randonnée, difficile mais bouleversant.

 Paris, le 9 Février 2015             Evelyne Trân

 

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