Faire danser les alligators sur la flûte de Pan avec Denis Lavant de Louis-Ferdinand Céline, Emile Brami, mis en scène par Ivan Morane au Théâtre de l’Oeuvre 55 rue de Clichy , 75009 Paris – A partir du 20 Novembre 2014 du mardi au samedi à 21 H, le dimanche à 15 H

DENIS LAVANT

 

ALLIGATOR 3

« Faire danser les alligators sur une flûte de pan » cette formidable image qui fait irruption dans la bouche de CELINE lorsqu’il parle de son travail d’écrivain, traduit à elle seule son exigence effarante, sa quête d’impossible  qui a fomenté toute son œuvre.

 Les alligators  symbolisent les démons. On ne les voit pas ces monstres, ils sont invisibles, l’inconscient les révèle parfois au détour d’un rêve, d’un cauchemar, ils menacent votre vie parce qu’ils échappent à tout  contrôle. Tout se passe comme si CELINE avait le sentiment qu’une bête avait élu domicile dans son corps, et qu’il entendait cette bête prisonnière rugir de colère parce qu’elle ne supportait pas l’enfermement.

 Ce rapport au corps infernal, un autre écrivain ARTAUD en a témoigné. CELINE a tenté d’exorciser ses démons en écrivant. L’image de la flûte de pan le montre en train d’essayer de charmer ces reptiles de façon presque naïve.

 alligator bis

CELINE a fait parler ses démons qui sont devenus les porte-paroles de son antisémitisme, d’une haine sommaire et destructrice qui ont fini par brouiller ses éclairs de flûte de pan, de tendresse. Parce que CELINE ne fût pas seulement, un abominable cracheur d’injures, un provocateur. IL suffit de prendre le temps de lire son Voyage au bout de la nuit, pour prendre la mesure de son inextricable empathie vis-à-vis des hommes.

 On n’assimile pas volontiers le travail d’un écrivain à celui d’un artiste. Que l’écriture puisse devenir le véhicule des humeurs  et surtout des émotions, nous n’y pensons pas forcément. Le lecteur a accès à une forme lisible, de surface, c’est l’arbre qui nous fait signe, pas ses racines.

 Emile BRAMI  a conçu un montage de textes issus à 90 % de la correspondance de CELINE. C’est toujours la colère de CELINE qui s’y exprime, colère contre les autres, colère contre lui-même qui nous donnent à penser qu’il est sans arrêt en train de défricher la terre, celle où il cultive ses œuvres, tel un paysan, un laboureur qui doit faire face à la sécheresse,  aux mauvaises moissons, au manque de soleil. La main sur la bèche, il ne cesse de râler comme s’il avait besoin de ce ronronnement d’un moteur en marche pour s’assurer de son existence.

 La colère c’est une émotion qui résulte d’une souffrance. Or CELINE le dit c’est l’émotion qui le travaille, c’est elle qui doit transpirer à travers ses livres. CELINE était un travailleur acharné, il jetait un sort à une virgule, il avait l’œil sur tous les détails comme un metteur en scène déployant son armée de songes ; de sorte que les mots pour lui ne sont pas statiques, ils sont tout le temps en train de danser, en se mouvant aussi bien dans l’ombre que sous une fugace lumière. Passionné, CELINE ne peut être qu’injuste vis-à-vis de ses contemporains qu‘il adore ridiculiser mais il se traite lui-même de bouffon.

 Comment contenir la véhémence et la violence d’un tel personnage sur scène ? Emile BRAMI et Ivan MORANE ont fait appel à l’artiste Denis LAVANT qui fait une composition spectaculaire de CELINE en prenant  ses mots à  lettre, à la racine pour les faire jouir, les promener, les balancer contre les murs, les faire rebondir, entendre leur poussière, leurs éternuements, leurs empoignades, leurs sifflements.

 Denis LAVANT danse avec les mots, ces charmants alligators que l’on imagine aussitôt dits se faufiler sur un piano, une échelle ou nous narguer comme des oiseaux sur une corde à linge.

 La scène devient une sorte de ring où tout se met à vibrer. La scénographie et la mise en scène d’Ivan MORANE, mettent en valeur cet atelier frustre de l’écrivain, en laissant les objets s’animer, respirer, témoins muets de ce mystère de la création, suggérant que CELINE attendait la mort comme on vient à bout de ses démons, la plume au bec.

 C’est la 3ème fois que nous voyons ce spectacle et nous sommes toujours face à un artiste en pleine création,  Denis LAVANT, qui projette l’ombre de ces alligators dansant sur une flûte de pan, de façon absolument fantastique.

 Paris, le 29 Novembre 2014              Evelyne Trân

 

 

 

 

 

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