LES TROYENNES – LES MORTS SE MOQUENT DES BEAUX ENTERREMENTS – de KEVIN KEISS D’APRES EURIPIDE –

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Mise en scène  Laëtitia Guédon  Avec:

Blade Mc Ali M’Baye : Poséidon  et Athéna,

Mounya Boudiaf : Andromaque, 

Kevin Keiss : Coryphée, 

Adrien Michaux : Talthybios, 

PierreMignard : Ménélas,

Marie Payen :Hécube,

ValentineVittoz:Hélène, 

LouWenzel :Cassandre

Euripide, premier journaliste de son époque, il y a plus de 2000 ans qui rapporte des faits de guerre, qui dénonce les exactions d’un peuple guerrier le sien, à  travers cette tragédie  « LES TROYENNES » a choisi de donner la parole aux femmes des vaincus, celles là même qui étaient condamnées au silence, à l’oubli, à l’extinction.

 Cette pièce qui fait partie d’une trilogie perdue parle de la fin de la Guerre de Troie à travers les voix de quatre femmes, la vieille Hécube, épouse de  Priam, Cassandre sa fille, Andromaque et Hélène qui se retrouvent prisonnières dans un camp. C’est à travers leurs sentiments et leurs positions  que le spectateur découvre toute l’horreur de cette guerre de Troie.

 Cette pièce constitue un véritable plaidoyer pacifiste. Parce qu’elles donnent la vie, les femmes peuvent devenir les porte-paroles d’un plaidoyer pour la paix dans un monde barbare. Il y a cette intuition chez Euripide que porter la voix de la mère, c’est aussi porter celle de l’enfant qu’elle a  couvé, qu’elle a mis au monde et puisque le dialogue avec la barbarie était impossible, il importait d’écouter ceux et celles qui en sont victimes.

 L’indignation et la révolte font encore partie de ses sursauts de vie, cet instinct de conservation humain capable de contrer l’instinct de mort et de destruction.

 Visuel 1 © Alain Richard

 

Photo Alain Richard

Hécube, la vieille Hécube grand-mère qui enserre le petit cercueil de son petit fils dans ses bras, condamnée à cette vision de mort, ne peut oublier qu’elle a donné la vie. Cette mémoire-là est indestructible et c’est à travers que s’articulent toutes les voix infortunées de ces Troyennes.

 Invoquer la vie au milieu d’un champ de mort, en parler, y croire encore, oui et comment, un camp de prisonnières esclaves devient le champ d’action d’un dialogue surhumain entre la vie et la mort.

 La parole passe par le corps, celui souillé, trahi, méprisé, déni, mais vivant et fébrile d’une poignée de femmes devenues butin de guerre. N’est ce point invraisemblable ? Ne sommes-nous pas tous les enfants, les descendants de ces femmes ?

 Visuel 5 © Alain Richard (1)

 

Photo Alain Richard

Dans la mise en scène de Laetitia GUEDON, ce sont les corps qui parlent, les paroles sont gestes  et réciproquement. Ils s’accordent pour faire entendre ce qu’on écoute jamais assez, le murmure du vent à travers les arbres, quand les voix fortes rejoignent les plus faibles,  le bruit du soleil sous l’eau, les brûlures et la soif et les terrains vagues,  les fulgurances de la douleur, cela qui ruisselle tout le long d’un regard d’un être apparemment déchu, cette lucidité qui permet aux opprimés de se souvenir que personne ne les empêchera de penser ni de regarder aussi démunis soient-ils. Il n’y a pas de chair sans esprit.

 On est femme à travers son corps. Qui pourrait vous dépouiller de votre mémoire corporelle ? Elle est viscérale.

 Qui d’autres mieux que ces femmes pourraient se souvenir de l’enfant arraché à la vie impunément ?

 Voilà un spectacle qui pourrait bien nous retourner dans nos propres tombes. Les morts  se moquent des beaux enterrements mais n’est-ce pas au-dessus des tombes de nos ancêtres, nos mères, nos pères, que marchent les vivants ?

 Il n’est pas difficile de se souvenir d’eux à travers le sort tragique de ces Troyennes. Euripide n’a pas refait le monde mais en donnant la parole aux vaincues, aux femmes victimes de la guerre – même si la belle Hélène reste coupable comme la fameuse Eve  –  il souligne  aussi leur courage, leur clairvoyance, leur force de vie.

 Il n’y a pas d’autre esthétisme dans  le  spectacle que la beauté de la langue elle-même, adaptée par Kévin KEISS, qui forme un drap lumineux tissé par des voix rebelles et justes, dignes jusque  dans  leur nudité. La présence physique  des quatre interprètes féminines est indéniable, Marie PAYEN est une Hécube particulièrement poignante, Lou WENSEL compose une Cassandre vive et sauvage, Mounya BOUDIAF est une Andromaque terrienne sans artifices et Valentine VITTOZ, une Hélène sensuelle qui ne fait vœu que d’exister. Adrien MICHAUX interprète un TALTHYBIOS au service des vainqueurs, juste et sobre, Pierre MIGNARD impressionnant traine un Mélénas amputé, qui résume à lui seul, l’absurdité et les atrocités de la guerre. Blade Mc Ali M’BAYE à qui l’on doit la création musicale de la pièce, donne leur mesure aux voix divines de Poséidon et Athéna. Et  Kévin KEISS en  Coryphée  apporte sa note de légèreté, d’esprit aérien.

 Du pur théâtre, en vérité, qui donne la primeur au texte et au corps subtilement chorégraphiés par la chorégraphe Yano IATRIDES.

La scénographie, l’éclairage, donnent à la scène l’aspect d’une main nue prête à être traversée par ces Troyennes, le cœur battant.

 Plus que magnifique, voilà un spectacle qui remue nos fibres les plus terriennes, profondément.  

 Paris, le 9 Novembre 2014                   Evelyne Trân

 

 

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