LES NEGRES DE JEAN GENET au Théâtre de l’ODEON du 3 Octobre au 21 Novembre 2014

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Photo de répétition D.R.
mise en scène, scénographie, lumière Robert Wilson

avec Armelle Abibou, Astrid Bayiha, Daphné Biiga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M’Baye Fall, Logan Corea Richardson, Xavier Thiam, Charles Wattara

La pièce « Les Nègres » de Jean GENET, fruit d’une commande a été écrite en pleine période décolonisation française.Dans une préface datée de 1955 alors que la première représentation date de 1959, Jean GENET s’interroge :

« Où prendrai-je-moi Homme-Blanc, l’émotion capable d’engendrer le mythe qui les bouleversera ? ».

  Jean  GENET, l’homme banni, le délinquant, le marginal peut-il se retrouver dans le camp de l’oppresseur ? La réponse est non. Il ne s’agit plus pour  lui de prendre la parole aux nègres qui font partie  des opprimés mais de la leur donner de la façon que l’on passe un ballon dans un stade où la règle de jeu  serait absurde mais c’est comme ça, suivant que vous touchez la face noire ou la face blanche de ce ballon, vous vous retrouvez dans le camp des perdants ou des gagnants.

 Vision un peu simpliste, certes. Mais ça se passe comme ça au jeu des dames, vous avancez un pion blanc, ou un noir,  un seul gagnera la partie à moins d’un match nul.

 Les complexes d’infériorité et de supériorité occupent une grande place dans la psychologie humaine. Une histoire de nombre ? N’oublions pas que  dans les guerres  que se livrent les humains, on ne cesse compter les morts. Mais l’histoire révèle que c’est la stratégie qui importe, les pions en supériorité numérique qui se déplacent sans comprendre ce qu’ils font  peuvent rapidement perdre la bataille. Les vaincus, les opprimés ceux qui ont perdu les premiers combats doivent alors développer une autre stratégie, ils doivent être capables d’occuper l’espace invisible.

  Les peuples d’Afrique s’y entendent aux jeux des masques. En tant qu’écrivain, Jean Genet le sait, la pensée n’a ni couleur, ni sexe, en tout cas il a voulu expérimenter cela, faire dire  à des noirs des paroles de blancs pour voir …

 A vrai dire, le synopsis de la pièce de Jean GENET est très compliqué. On y voit une troupe de théâtre, noire, en  train d’improviser une pièce qui parle du meurtre d’une Blanche devant un public  « Blanc » C’est un homme qui joue la femme blanche qui sera séduite par un nègre lequel l’engrossera avant de  l’assassiner.  

 Jean GENET voulait que sa pièce ne soit interprétée que par des noirs. En conséquence, ces derniers doivent se grimer pour jouer les personnages blancs. Du coup leur blancheur transparait de façon grotesque.

 Théâtralement c’est évident. Jean GENET a dû éprouver un malin plaisir à ridiculiser l’homme »Blanc » de la même façon que certains humoristes se moquent des noirs en leur faisant parler « petit nègre ».

 En dépit de l’aspect festif, tous les  comédiens étant en costume de music-hall,  la mise en scène de Robert WILSON fait penser à une cérémonie funèbre, rituelle, assez terrible. C’est la présence somptueuse des acteurs tant  au niveau de la prestance, les habits, le jeu, la déclamation qui impressionne.

 Tout se passe comme si Robert WILSON soufflait le froid pour augurer la frontière de la vie à la mort. Les comédiens dansent froid comme s’ils avaient intériorisé cette froideur qu’on ne prête jamais aux noirs.  Il est vrai que le prologue qui précède la mise en mouvement de la pièce est déjà une représentation théâtrale de la mort qui fige brutalement chacun des protagonistes avant qu’ils ne s’engouffrent lentement, très lentement et silencieusement vers une porte noire.

 La scénographie visuellement très belle, mais antinaturaliste exprime sans doute cette volonté de metteur en scène de ne laisser prise à l’émotion que par surprise. Est-ce pour signifier  que la communication entre les blancs et les noirs a débuté par la mort, les personnages de la pièce ne sont-ils pas en train de préméditer le meurtre d’une blanche.

 Jean GENET a écrit « Les nègres » après avoir vu un documentaire de Jean ROUCH, les «Maitres fous » montrant un rituel de l’Afrique de l’Ouest avec des noirs en transe hantés par les esprits des ex puissances coloniales blanches.

  Robert WILSON parait avoir renversé « cette image d’Epinal » du noir en transe pour l’inscrire dans l’invisible. Dans tous les cas, elle est muette, dans les  blancs qu’il distille entre chaque parole des comédiens.

 Il n’empêche le spectacle s’avère très éloquent. Il n’est pas facile de suivre toutes les circonvolutions de la pièce et du texte de Jean GENET ubuesque. Mais il se dégage dans cette mise en scène quelque chose de violent, de véritablement percutant. Comment dire que dans ce jeu de masques où des noirs sont grimés en blancs, ceux qui ne sont pas grimés, au visage nu donnent presque l’impression d’être blancs car sans couleur.

 Tout est jeu de masques dans cette pièce, les nègres font de la revue nègre parce qu’ils sont connus pour ça, et du jazz parce que ce sont eux qui l’ont créé. Mais entre ce qui est connu et l’apparence, aux spectateurs d’aller voir ce qui se profile entre les blancs et les noirs. Pour glaciale qu’elle soit, la mise en scène de Robert WILSON sur la banquise fait rayonner le soleil.

 Paris, le 12 Octobre  2014                            Evelyne Trân               

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