PHEDRE de RACINE au Théâtre MOUFFETARD – 73, rue Mouffetard 75005 PARIS

Mise en scène Ophélia Teillaud et Marc Zammit
avec Ayouba Ali (Hippolyte), Mona El Yafi (Aricie), Véronique Boutonnet (Ismène et Panope), Camille Metzger (Oenone), Ophélia Teillaud (Phèdre), Marc Zammit (Thésée et Théramène)
Costumes Corinne baudelot – Lumières Benoît Gardent

du 12 janvier au 25 février 2012
du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h
matinées scolaires les 24 janvier et 14 février à 18h
C’est une gageure incroyable, « J’ai peint une tragédie, semble nous dire Racine à partir d’une sorte de récif que j’ai vu émerger des affres d’une conscience tourmentée ». La langue qu’utilise Racine est d’autant plus précieuse et dense que le propos est rude puisqu’il s’agit de dérober aux tabous, aux mythes, leur part d’incandescence. Il n’ y a pas d’autre passerelle que la voix, à la sortie des ténèbres, au  seuil du rêve et de ses interdits pour exprimer la douleur, réalité humaine que paraissent ignorer les éléments. Soleil, ouragan, mer, ciel,  les grecs en ont fait des dieux subvertissant les hommes.

 Les personnages mythiques de Thésée, Phèdre, deviennent intéressants à partir du moment où ils se séparent des dieux .Ce sont des êtres hybrides, des humains issus de dieux. Qui rendre responsable de la calamiteuse condition humaine ? Pouvons-nous, nous, témoins d’une époque où désormais les dieux pourraient s’appeler argent, et commerce, entendre ou imaginer que les êtres ne sont pas si affranchis de leurs émotions animales, de leurs passions. La  preuve s’il en est c’est que pour faire vendre une voiture, les publicistes peuvent associer l’objet à la figure d’une belle femme.

 La scène dans laquelle nous introduit le metteur en scène qui endosse le personnage de Phèdre, à l’apparence d’un mouroir celui où déclinent quelques individus qui n’ont pas d’autres biens à déclarer que leurs histoires d’amour. Alors, nous voyons en Phèdre une aliénée hyper lucide. C’est tellement beau, Phèdre qui délire d’amour. Cela a une intensité, voyez-vous, que les hommes s‘accordent si rarement . Cela peut faire resurgir l’image d’une femme ou d’un homme qui ont besoin de dire ou d’avouer, juste avant de rendre leur dernier soupir « Oui, j’ai aimé ».

 Cet aveu qui pourrait être inoffensif, dès lors qu’il s’échappe de la bouche de Phèdre ou de son beau-fils Hyppolyte, prend des allures de braises. Et l’on sent bien que chacun des interprètes marchent sur des braises alors même  que le courant où s’abreuve la langue de Racine est très cru.

 « Cette langue ciselée comme un diamant » nous dit Ophélia Teillaud, pourtant a besoin de s’émousser à travers nos propres gorges. Que  nous  soyons aussi imprégnés de ses silences !

 Phèdre interprétée par Ophelia Teillaud, est émouvante parce qu’elle n’a pas d’apprêts, elle est rendue à sa plus simple expression qui peut nous déranger mais dont les aspects presque ridicules – a-t-on jamais vu une femme se rouler par terre – interpellent notre psychorigidité.

 Le sentiment du ridicule fait partie de nos défenses L’extravagance de la passion est ridicule. Mais Phèdre a cela de humble qu’elle assume collectivement, en prenant à parti son propre père, sa folie. Alors quand la honte surgit, est-ce l’orgueil qui s’exprime ou plutôt la douleur de ressentir qu’elle restera incomprise et qu’elle n’existe pas, en somme, pour celui qu’elle aime.

 A travers le tableau que nous offrent les metteurs en scène, nous pouvons avoir l’impression de nous déplacer dans un rêve qui pourrait être (nous ne verrons jamais le projectionniste) projeté par une figure tutélaire, le dieu des Enfers, le  père de Phèdre, à l’intention de sa propre fille . Aussi bien, toutes les voix de cette tragédie nous parviennent d’un halo de conscience à semi endormie, des voix impossibles,  qui s’entrechoquent, se bousculent comme si elles continuaient à rechercher des passerelles  parmi nous.

 A l’époque de RACINE , les acteurs devaient déclamer leurs vers.Aujourd’hui la déclamation n’est plus de mise mais le texte reste toujours une partition où la musique des mots, il faudrait presque  la laisser couler en soi sans en comprendre la signification comme des étrangers dans un autre pays.

 Cette exploration de l’âme non séparée du corps à laquelle nous convient Ophélia Teillaud et Marc Zammit et leurs partenaires, est pleine de promesses. Si éloigné que nous apparaisse Racine, tel un superbe récif, au milieu de la mer, la traversée de sa partition devient à travers ce spectacle, presque contemplative, un peu comme un miroir de certains de nos rêves aussi beaux que profonds.

 Paris le 21 Janvier 2012                                      Evelyne Trân

 

Evelyne Trân

Un commentaire sur “PHEDRE de RACINE au Théâtre MOUFFETARD – 73, rue Mouffetard 75005 PARIS

  1. Je me souviens de ce film d’Ariane Moushkine « Molière » ou Molière commence à jouer la comédie en déclamant a la mode de l’époque. C’est intéressant ce que vous dites que « le texte reste toujours une partition où la musique des mots, il faudrait presque la laisser couler en soi sans en comprendre la signification comme des étrangers dans un autre pays. ». Je fais souvent cela ne m’attachant PAS à forcement comprendre ce que j’entends de la même manière que lorsque je regarde un tableau, je n’analyse pas les couleurs. Les mots et les sons et les couleurs et coups de pinceaux sont les vecteurs de l’émotion, de non-dits, de voyages dans la pensée, et c’est l’émotion que nous recherchons et qui nous apporte du bonheur.
    Que nous reste-t-il de Racine a part le souvenir des vers appris péniblement à l’école et interminables explications de textes ? La passion, Racine c’est forcement la passion qui déchire les êtres, et ce de tout temps. Personnages et humais déchirés entre leurs obligations sociales et politiquement correctes et leurs émotions. Les dieux ne peuvent pas s’appeler commerce ou argent car ce sont des passions humaines. Et les dieux ne sont pas sujets à des émotions sauf évidemment sans doute les dieux grecs. Le commerce est censé être un échange entre les hommes mais ce qui en découle, l’argent, le profit devienne des passions qui mettent l’argent au rang du divin, tellement les humains ont cette soif animale de posséder. Seulement les animaux n’utilisent que ce dont ils ont besoin alors que les humains amassent plus que nécessaire pour avoir le pouvoir. Les animaux sont plus raisonnables que les humains et n’ont pas de passion, seulement le sens de la survie. Bon nous sommes loin de Racine … voir Phedre, cette femme qui se meurt d’amour et qui n’a pas honte de ses émotions et qui nous rapproche d’une vérité essentielle à mes yeux : pouvoir mourir et dire « j’ai aimé ». Il y a des milliers de femmes qui se roulent par terre au figuré ou au propre à cause de la souffrance de l’amour et ce à toutes les époques du monde.
    La passion et la souffrance sont universelles, intemporelles et eternelles.

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