Le Guignol du square du Rond-point des Champs ELysées – José-Luis GONZALEZ « Monsieur Guignol » interviewé par Vincent Jarry

                Les spectacles du Guignol des Champs-Elysées ont lieu à 15h, 16h et 17h dans le square des Champs-Elysées les mercredis, samedis et dimanches et les périodes scolaires. Il y a une soixantaine de places. C’est en plein air et les places sont à 4,00 €. Groupes, tous les jours matin et après midi sur réservation 01.42.45.38.31 – 3,5 € par personne.

Il agite sa clochette pour faire venir les enfants et leurs parents. Il porte une salopette bleue, une chemise rouge et,sous son chapeau melon il arbore un grand sourire qui, avec son allure décontractée, lui donne une fausse allure d’Henry Fonda en fermier du Middle-West.

         Le public s’est assis.

         -Bonjour, vous êtes venus pour voir guignol? Appelez-le, il va venir.

         Les mômes piaillent       

         -Guignol! Guignol! Guignol!…

         Parents et grands-mères rigolent.       

         Une trentaine de personnes: il fait frisquet pour un mois de mai.

         Arrivent deux jolies mamans qui plantent leurs mômes là pour aller faire les petites folles sur un des bancs du square, derrière les arbres.

         José-Luis reprend:

         -Je vais aller chercher Guignol… Après la représentation, vous serez bien aimables et gentils de sortir par?…Par où?… C’est par là, la sortie.

         Il disparait. Bruitages, bandonéon, grand badaboum et le rideau s’ouvre sur un décor représentant un appartement XVIII° ouXIX° siècle;

         Il y a d’abord le régisseur, puis Madelon, la femme de Guignol, laquelle va lui faire un gâteau au chocolat mais chut, il ne faut pas lui dire: c’est une surprise. Elle charge Guillaume, le fils de Guignol, de lui dire qu’elle l’attend dans la cuisine.

         Malentendus: Guignol comprend non pas cuisine mais cousine, puis voisine. Ils se cognent sans arrêt en faisant des grands boum!

                Tableau suivant:

         Dans la forêt: Guignol a peur des lapins et pas  Guillaume; ils essayent de dormir. Il se blottissent l’un contre l’autre. Comique de situation. Arrive une souris verte. Guignol a peur de la souris verte et Guillaume essaye de l’attraper dans une boite et la souris n’arrête pas de s’échapper.

         Guillaumme assomme Guignol par inadvertance.

         Et puis arrive le gendarme qui, pour ce fait: assommer son père, veut emmener Guillaume en prison et qui, bien entendu, se fait rosser par Guignol qui ne veut pas qu’on emmène son fils en prison .

         Bien sûr, il y va:

         -Vous avez vu la souris?

         -Ouiiii!

         -Vous m’appelez si elle arrive.

         -Elle arrive! La souris! La souris!

         Les mômes sont pris dans le jeu.

          Et puis, c’est fini: ça a duré à peu près une demi-heure.

         José-Luis nous emmène -il y a aussi une photographe de presse- visiter l’intérieur du castelet (le castelet, c’est l’édifice éventuellement mobile du théâtre de marionnettes N.D.L.R.):

          -Ou y a d’la gaine, y a du plaisir (rire)

          L’envers du décor, c’est un bastringue, un fatras organisé: des marionnettes espagnoles et françaises, accrochées, la tête en bas à une étagère sur laquelle rôdent un bandonéon, des casseroles, des batons, des clochettes, un gant de boxe. C’est tout restreint, bordèliquement précis: un chapeau melon, un machin pour faire crouic-crouic au micro,un ou deux appeaux, une sonnette et, en dessous de l’étagère, une grande tôle verticale pour, en donnant des coups de pieds dedans, faire les bruits de tonnerre et surtout de coups de bâton, de choc.

          Deuxième séance, José-Luis nous a invités, la photographe et moi, à l’intérieur du castelet, dans cet espace tellement restreint.

         José fait le brigadier, puis le rideau se lève, le régisseur annonce le spectacle.

         Monsieur Boulou qui est bien enroué rencontre Guignol et lui raconte: il vient de recevoir un véritable magot d’un oncle d’Amérique et le lui confie.

         La prestesse de José à changer les gaines est stupéfiante.

         José danse littéralement dans les coulisses. Il donne de grands coups de pieds dans la tôle. Sa voix barre dans tous les sens: enfant, vieillard enroué, femme, gendarme, guignol etc.

         -Eh, les enfants que vous êtes courageux. Vous n’avez peur de rien?

         -Non!

         -C’est bien, ces enfants, ils sont courageux, ils n’ont peur de rien.

         Guignol dort. Puis arrive un crocodile.. Puis un vendeur de tirlipon qui est un bâton magique qui rend invisible. Le vendeur est un bandit et il assomme Guignol et lui prend l’or.

         Il y a une grande bagarre et finalement, c’est Guillaume, le fils de Guignol qui gagne mais, dans la foulée, il assomme aussi Guignol et le gendarme.

         C’est encore plus rigolo de l’intérieur. Au moment de la grande bagarre, José-Luis danse comme un derviche-tourneur: c’est la véritable transe, il se fend la pipe comme un illuminé; comme il n’arrête pas d’assommer tout le monde, il abandonne une marionnette assommée sur la bande pour renfiler une autre gaine tout en bougeant dans tous les sens.

         Voilà, on s’est bien amusés.

         -Un jour, j’ai eu une révélation totale en jouant ici. Après, j’ai tout oublié. Je me suis complètement arrêté: c’était une clairvoyance totale. C’était comme un fou dans mon village qui s’appelait Ramon: avec son bâton, il donnait des coups dans les cailloux ce qui créait frousse et fascination auprès des mômes.

          J’ai commencé les marionnettes à cause de la « Passion du Général Franco » d’Armand Gatti au T.N.P..Je devais y tenir le rôle du commissaire politique.

         Mais la pièce a été interdite. Malraux est venu. Il a pleuré. Il nous a dit que c’était interdit par le gouvernement. Malraux faisait confiance aux acteurs mais ça ne pouvait pas être joué sur une scène nationale.

         Alors, on l’a transformé en spectacle de marionnettes. Ca a été ma première approche des marionnettes. Le marionnettiste, c’était Tourneur. Il y avait des marionnettes de Pie XII, de Franco, de de Gaulle, de Malraux…

         On jouait dans des entreprises désaffectées, dans la rue.

         C’est là que j’ai appris la distorsion visuelle. Ce qui est intéressant, qui m’est venu grâce aux marionnettes, c’est qu’on peut exprimer la révolte par des expressions simples.

         A l’origine du guignol, qui reste un art populaire, il y a la Commédia d’el Arte et ses masques. Ils viennent en France. Les masques donnent une expression à chaque personnage avec sa voix. Ce qui m’intrigue c’est qu’on dirait que c’est passé par l’Espagne pour arriver en France. Ca se jouait quelquefois en prison, quelquefois à la cour. Les masques permettaient de réduire le nombre des acteurs: autrement, ça faisait au moins dix bouches à nourrir.

         Lorca aussi s’est inspiré de ce théâtre de marionnettes: c’est un théâtre de révolte avec des ellipses.

         C’est un art mineur mais populaire. Les arts dit majeurs sont minoritaires.

         Guignol se joue basé sur des canons: il y a le présentateur, Madelon cherche Guignol. Ce sont des situations de l’ordre du quotidien.

         Guillaume, le fils de Guignol tombe amoureux de la fille du proprio: si tu n’as pas d’argent, tu n’auras pas ma fille…

          C’est un théâtre oral: Molière s’est mis à écrire mais il jouait avant.

         Mon fils s’est retrouvé tout seul dans une école espagnole et il s’est mis à faire du théâtre de marionnettes pour ses copains.

         Le castelet des Champs Elysées,j’y suis depuis vingt ans. Avec un copain on avait rencontré l’ancien guignoliste, monsieur Guentleur – curieusement, il s’appelait Guentleur mais ils étaient guignolistes de père ou de mère en fils: ça explique sans doute le nom.

         Un jour, il est tombé malade et il m’a demandé de le remplacer à brûle-pourpoint. Ensuite, il venait régulièrement me voir. Il ne m’a jamais donné que des conseils techniques.

         Dans le Guignol, il y a un rituel dans l’esprit du jeu. Au Moyen-Age, il y avait le chemin de croix au moment de la passion, ce qui était une sorte d’auto-sacrement et, ensuite, il y avait les trois jours des fous pendant lesquels, par rapport à Marie ou à la religion, on utilisait des marionnettes.

         C’est une catharsis à travers des masques: si moi, je suis sacrilège, un bout de bois, c’est un bout de bois.

          En France, je découvre le vin, les femmes et puis, -c’est arrivé en 1960, j’avais vingt ans et j’étais réfugié politique, j’étais en représentation-, j’ai appris à manger piquant: chez moi, on ne mangeait pas piquant. J’étais un pélerin, c’est à dire un étranger: au Moyen-Age, il y avait le pélerin qui était forcément l’étranger

         La Vie de Lazare de Tormes, on l’a préparé avec Pepe Ortas dans un château qui appartenait à Pierre Gay. C’était le courant anti-psychiatrique. Pepe Ortas, il avait l’âge de mon père. Ce qu’il y a d’amusant, c’est que son fil s’est marié avec Sophie Dutertre, celle avec laquelle on est en train de faire des bouquins pour Le Seuil.

         Pepe, c’était un type du genre de Léonard de Vinci, à la fois peintre et manuel. On a fabriqué ensemble le petit castelet que vous avez vu. Il était un peu le vizir avec les anti-psychiatriques. Dans le château, c’est lui qui donnait la vie à l’époque soixante-dix et plus. C’est devenu un endroit branché: il y avait des gens comme Deleuze et Gattari…

         Quand j’y suis allé, comme on était ensemble, on a monté Lazare de Tormes et puis il y a des jours où il n’y avait pas de sous. Pierre Gay venait une fois par mois avec des huitres et tout ça mais le quotidien n’était pas assuré. Alors, on a mangé les poules et les pintades. On attrapait les lapins au lacet. On  ouvrait la volière et et on mettait des grains pour les oiseaux. Après, on mangeait les oiseaux frits, c’est une tradition espagnole: on est passé pour des sauvages. D’abord, on était dans les grandes pièces et on a fini dans les écuries, au moment du castelet. Mais il y avait une cheminée et un bois: à côté des château, il y a toujours un bois.

          Guignol? Ce n’est pas le mien. Il n’y a pas d’appropriation possible: il y en a une dizaine à Paris. C’est un deus ex machina. En petit, c’est comme Hamlet, Faust, Don Juan, Cyrano – pour Lorca, Cyrano était important. Lorca n’est jamais allé en Italie, comment est-il arrivé à retrouver ça dans son coin perdu.

         La tradition? Les dates sont faites pour démarquer: le Guignol lyonnais de Laurent Mourguet est devenu Lyonnais depuis qu’il ne l’a plus été. Mais qui connait Lafleur qui est resté en Picardie? C’est resté un étrusque, c’est à dire un masque.

         La particularité du guignol des Champs-Elysées, c’est Guillaume, le fils. A Lyon, il s’appelle Cadet. Le bâton, c’est le médium: il soutient le jeu de scène des comédiens, le bâton, c’est l’outil de travail. Le gendarme rossé, c’est l’ordre qui est rossé. La mort jamais. Guignol se doit de taper sur le gendarme parce que c’est la justice.

          Quand on m’invite à un festival, on m’écrit: tu dormiras dans une baignoire pleine de vin et tu reviendras. Le festival donne le sens du guignol.

         Quand il y a plusieurs nationalités, si celui de quinze heures parle, la parole masque le suivant: là, elle prend le pouvoir. Si c’est c’est le contraire, ça inverse.

         A Barcelone, ils commençaient avec leur catalanité, alors, j’ai joué en français.

          J’ai failli faire une balade en Chine pour donner une vision de la Chine par Guignol.

          Toutes les pièces se jouent à un rythme différent: c’est une tendance; Il y a deus ex machina mais pas manipulation; Il y a l’ordre naturel et le sur-naturel, c’est à dire mécanique mais il n’y a pas manipulation. Kleist parle de ça à propos du centre de gravité.

         Tout est inventé à l’intérieur du canevas. Les grands comédiens le savent. Le jour où quelqu’un sait qu’il fait toujours la même chose, il meurt.

         La marionnette est distanciée, surtout la marionnette à fil qui possède une beauté infernale de l’ordre de la contemplation et qui est différente de Guignol qui est un spectacle forain où il faut interpeller les badauds, ce qui fait une production très courte: ce sont des enchaînements de moments.

         Ce qui importe, c’est l’instant, l’instinct. Si tu vas à l’hôtel main dans la main, l’hôtelier va te dire: « C’est pour un petit moment? » et il va te faire moitié prix.

          Les marionnettes, ce sont celles de Guentleur.

         Au départ, avec Kasidanos, on a fait des morceaux de la Passion du Général Franco. On était prêt à monter le Roman de Renard.

         Guentleur, c’était un ouvrier électricien. Il y avait eu deux femmes marionnettistes dans sa famille: la mère et la grand-mère. Il a bénéficié d’être tombé amoureux d’une femme poivrote qui l’a poussé dans tous les sens: tu sais Vénus et Bacchus (rire). C’était une sacrée poivrote, elle lui faisait des scènes pas possibles.

         Je suis espagnol. Au début, ils m’appelaient « Monsieur Guignol », maintenant, ils m’appellent « Guignol ». C’est très français.: dans la mesure où le pélerin va oeuvrer pour la collectivité, il est reconnu. Mais pendant longtemps, le fait que Guignol soit tenu par un espagnol, ça a choqué plein de gens

         Des fois, les personnages me surprennent par leurs voix. Pourtant, c’est moi qui fait les voix mais c’est eux qui prennent les voix. Si je n’ai pas mes gaines, je ne suis pas sur de pouvoir faire les voix.

         (nous sommes dans un bar à vin en train de boire du vin et de manger du fromage, il fait un essai de voix de femme et, effectivement, çà n’est pas terrible)

         Les répétitions sont très difficiles à cause du manque de public.

         La seule chose à faire avec les marionnettes, c’est de leur faire confiance.

    Le cahier des charges date toujours de Napoléon III: il interdit de parler de politique ou de religion.

         Là, je vais en juillet en Espagne, puis à Buenos-Aires, sur les traces de Lorca, puis à New-York.

         Les Noces de Don Cristobal, je le joue tout seul. Avant on le jouait à trois, puis à deux avec une amie, maintenant tout seul. Mais ce n’est pas par misogynie (rire).

         Tu veux encore un verre?

 (Propos recueillis par Vincent Jarry, le 12 Juin 1998)

 

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