A quoi sert la poésie ? Une lettre de Monsieur A.Ejjoud, poète marocain à Vincent Jarry, Directeur de « Rue des Poètes »

Irhoud, le 30 – 07 – o1

Cher Vincent Jarry,

 A quoi sert la poésie ?

La dernière fois que cette miséreuse question m’a été lancée dans la figure, c’était au consulat de France, à Agadir, lorsque je me suis présenté pour demander un visa de quelques jours pour la France à l’aimable invitation de votre association « Poèmes en es Gros & ½ Gros ».

Il n’y a que l’argent qui peut servir non pas la poésie et, pour avoir un visa pour le Pays de Baudelaire, il faut être riche. Poète ? Ils s’en foutent : le visa m’a été refusé.

            Quand j’avais sept ans et pour arriver à l’école de mon village reculé, je devais faire neuf kilomètres chaque matin sur un âne. Nos instituteurs étaient plutôt des bourreaux que des éducateurs, ils punissaient avec, et surtout, sans raison. Quand mes deux frères plus jeunes ont atteint l’âge de l’école, nous étions trois à monter sur le dos du même âne et faire le même trajet. A midi, nous mangions du pain et du thé froid. Mon père, qui a servi dans l’armée française (et qui a été contraint de la quitter avec une invalidité sans rien avoir comme indemnité) avait gardé un tempérament militaire et il essayait de l’appliquer, à sa façon, sur ses enfants. Lorsque les vacances arrivaient, les travaux les plus pénibles nous attendaient dans les champs.

Dans une enfance, qu’elle soit douce ou amère, ou ni l’autre ni l’autre, peut-on imaginer une place à la poésie ? et que peut la poésie dans une situation régie par une condition aussi mystérieuse que l’enfance ?

            L’enfant fragile et sensible que j’étais, pensait toujours qu’il y avait au delà de la misère un autre monde plein de beauté et de marches de splendeurs et de joies : il avait une certitude presque totale de l’existence de ce monde, les séances de lecture à l’école l’emmenait pour un voyage différent, surtout quand il s’agissait de poésie, et, bien qu’il ne comprenait pas tout ce qu’il lisait, il a commencé à avoir cette envie bizarre qui le poussait à l’écart de ses frères pour lire Albouhtouri et rêver de son monde à lui qui s’étendait à des horizons infinis. Il lui arrivait, quelques fois, d’oublier le fardeau quotidien, de s’enfuir, de se sentir plus grand et de voir sa situation d’en haut, même si ce n’était que pour que quelques instants. De là, a commencé, une longue compagnie avec la poésie et qui n’a jamais cessé depuis.

Devenant adulte, j’ai gardé sans le savoir, une vision de l’existence ravivée par le sentiment de l’ »à-quoi-bon », et lorsque j’ai écrit mes premiers poèmes, on m’a fait remarquer le côté splénétique dominant dans ce que j’écris L’écriture serait-elle la continuation de l’enfance par d’autres formes ? Je ne sais pas, mais moi, je ne pense pas à tout cela en écrivant, je me contente seulement d’errer dans l’univers magique des mots.

 Il m’arrive, quand le plaisir de m’assurer que le vin est bien le « breuvage éternel », s’offre à moi, de penser à Khayyâm qui, à travers la poésie, a essayé de capter la lumière, d’y nager à son extrême profondeur et, puisqu’il était en perpétuel désaccord avec la vie, il l’a « répudiée » et a « épousé la fille de la vigne ». Afin de vivre sa poésie en elle sous d’autres formes, il la vivait jusqu’à l’enivrement. Comme faisaient les soufis. Tant d’éléments nourrissent le désaccord : l’ennui de cette farce de tous les jours, le vide insoutenable, la sécheresse des instants trop lourds… Ainsi la poésie, pour Khayyâm et ses amis, devient le refuge qui protège de la folie, devient le silence profond et vertigineux où l’âme retrouve son ardeur et ses « Illuminations », où le poète devient maître du silence, exactement comme l’était Rimbaud, « c’est trop beau, trop ! Gardons notre silence » disait-il.

A quoi sert la poésie ? Ou encore que peut faire la poésie face à la misère du monde ?

Je pense que sans la poésie , le monde sera en face de deux misères : la misère du monde et la misère du monde sans la poésie.

Je ne sais pas, cher Vincent Jarry, pourquoi ma lettre a pris cette forme. Je voulais seulement te dire merci. Comment exprimer ce qui est simple dans un monde loin d’être intelligible ?… Je veux aussi te dire bravo pour la »Rue des Poètes » qui, de ce coin reculé, grâce à notre ami Gérard Muth, m’a permis des belles rencontres avec des gens formidables : G. Jafeu, M.P. Sandrin, W. Lambersy, V. Jarry…

Avec mes amitiés

A.Ejjoud.

 

Nota :

Comme nous avions trouvé que ce charmant poète marocain qui cite avec raison Omar Khayyam, chantre de la liberté et de la volupté, méritait bien de nous faire plaisir en venant raconter ses poèmes au Lucernaire, nous lui avions envoyé une sorte de contrat mais son visa a été refusé…

Pourquoi ?

Omar Khayyam, poète du XII° ou XIII° siècle persan, grand algébriste, pré-rabelaisien a été interdit dans son pays d’origine, l’Iran, de 1978 à 2.000 ou 2.001, ce qui démontre bien à quoi sert le poète : à démontrer par l’absurde la fragilité et donc la férocité aveugle des dictatures, même si elles se prétendent douces.

Bon, c’est un peu tout partout sous des formes différentes  mais vive la liberté du mot qui chante.

Bon, ben, maintenant voici des poèmes attenants…

 Vincent Jarry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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