Père d’August Strindberg Mise en scène Arnaud Desplechin Du 19 septembre 2015 au 4 janvier 2016

pereDistribution

Et : Sward, ordonnance du capitaine : Laurent Robert
Voix de la mère de Laura : Claude Mathieu

Père, c’est un titre fort sobre pour une pièce qui peut résonner comme une interjection ou même une interrogation . A travers ce seul mot, c’est toute une société patriarcale avec tous ses fantômes , ses revers, ses boucliers de lois, apparemment inamovible, qui peut commencer à trembler.

Dans ce drame, si STRINDBERG jette le trouble sur cette notion de père, il semble que bien que cela soit pour mettre en évidence, la vulnérabilité d’un homme face à sa femme qui entend s’opposer à son autorité de droit.

Jeu de rôles ordinaire que celui d’un couple bourgeois de la fin du 19ème siècle, qui tient, il faut le souligner depuis une vingtaine d’années pour le Capitaine et sa femme. Le bât va blesser au tournant lorsque l’homme et la femme vont devoir songer à l’avenir de leur fille. L’enfant c’est, c’était la colonne vertébrale du couple. L’homme et la femme pouvaient faire semblant d’être ensemble tout en vivant le dos tourné à l’autre. Lors d’une décision capitale sur l’éducation de leur fille, le capitaine et sa femme se retrouvent face et face . Qu’est ce donc que l’autorité de droit face à l’autorité de fait ? « Prouves donc que tu es le père » lance Laura au Capitaine qui du coup réalise qu’il n’a pas le monopole de parent. Éclaboussé par le doute, c’est toute la reconnaissance en tant que père aussi bien par sa femme que par sa fille, qui lui est retirée. C’est un choc moral, affectif, pernicieux qui finira par faire sombrer dans la folie le pauvre Capitaine.

Il ne s’agit pas d’une folie spectaculaire, le mal était là qui germait depuis des années. Coincés dans leurs rôles respectifs, c’est néanmoins le père qui semble avoir toujours eu le beau rôle et la femme celui du rang inférieur, prisonnière de la volonté de son époux. Or de façon très surprenante, STRINDBERG entend montrer que le Capitaine en a assez aussi de cette image virile qui lui colle à la peau, il invoque une autre réalité, celle d’un être de chair, et en paraphrasant Shylock du marchand de Venise, il répond à Laura  : Oui, je suis un homme, et je pleure. Un homme n’a t-il pas des yeux ? N’a t-il pas aussi des mains, des sens, des inclinaisons ? Ne se nourrit-il pas, tout comme une femme ?

S’agit-il vraiment d’une guerre de sexes ? Il s’agit selon STRINDBERG « d’une lutte entre les âmes » qui finit par éclairer ces zones d’ombres, la part féminine de l’homme, la part virile de la femme.

Le décor se veut inaltérable, presque poussiéreux et austère avec ces rangées de bibliothèque fantôme, ses longues portes, et ses fenêtres presque calfeutrées qui laissent passer une paresseuse lumière. Qu’est ce donc que ce décor lourd et placide par rapport aux individus qui s’y trouvent en quelque sorte prisonniers.

Seule véritable nappe de lumière, l’amour, refuge ultime du Capitaine consumé, retombé en enfance, qui meurt entouré de sa femme et de sa vieille nourrice.

La direction d’acteurs par Arnaud DESPLECHIN est formidable. Dans cette mise en scène, la vie s’agite comme une petite flamme en haut de la bougie, et l’on peut fort bien s’y brûler en y passant le doigt.

Michel VUILLERMOZ donne une dimension humaine unique à ce Capitaine en quête de reconnaissance, Anne KESSLER, compose une Laura, complexe et poignante. Leurs partenaires Thierry HANCISSE et Martine CHEVALLIER sont également excellents. Nous ne sommes pas au cinéma, mais l’on sent bien le film intérieur de chacun des personnages à travers leurs visages. De loin ou de près, le théâtre permet certains flottements d’âmes, le temps d’un drame et dans le cas de la poussée de fièvre existentielle de STRINDBERG, c’est extraordinaire !

Paris, le 26 Septembre 2015                          Evelyne Trân

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