Et même si je me perds… » – Shiro Maeda à la Maison de la culture du Japon à Paris | 101 bis, quai Branly | 75015 Paris | 6, Bir-Hakeim

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Texte et mise en scène : Shiro Maeda
- Avec : Asuka GOTO, Saho ITO, Yuri OGINO, Takeshi OYAMA et Shiro MAEDA
- Production : GOTANNDADAN (Tôkyô)

Quelle place peut bien prendre le rêve dans un monde où les individus sont portés à assigner une fonction à chaque chose. Quelle place pour le flottement, l’hésitation, l’inutile ? Au théâtre, le lieu de tous les possibles, le passage à l’acte de l’absurde, du fantasme n’est pas gratuit. L’écrivain SHIRO MAEDA semble agiter comme des pendules au-dessus du sol, les visions de ces personnages qui déclinent toute référence à la logique. Cela se passe comme dans un rêve dans la mesure où ce sont les désirs, et souvent les mêmes nœuds d’obsessions, qui enfantent les situations.

 Nous le savons, dans le rêve, le passé et le  présent se confondent si bien que des personnes d’aujourd’hui peuvent déambuler dans le décor de notre enfance. Et le rêveur se retrouve dans la position d’un commentateur car malgré tout il entend maitriser la situation. Rien ne se voit à l’œil nu. Il y a des filtres de passage, SHIRO MAEDA s’intéresse à la porosité de nos perceptions mentales.  Son exploration est passionnante et inquiétante. Elle est une forme de réaction à des modes de vie de plus en plus assujettis à l’indicateur de performance, vitesse, qui pourrait bien finir par saborder le potentiel imaginaire propre à chaque personne.

 Un exemple significatif de perte de soi est le fait d’avoir recours désormais au clavier de l’ordinateur plutôt qu’à l’écriture pour correspondre. Du coup nos doigts n’ont plus besoin de transmettre nos pulsations intimes et originales…Et les gens dans le métro ne se regardent pas, ils pianotent sur leurs portables.

 Ce sentiment de flottement qu’éprouve l’héroïne de la pièce «  Et même si  je me perds … » c’est celui de son effacement progressif dans une société où son destin est d’être ignorée en tant que personne. Se perdre, faire table rase de tous ces repères qui comblent l’anxiété, la sensation de vide, la solitude, se perdre pour se retrouver est-ce possible ?

 L’héroïne a à peu près l’âge de l’auteur lorsqu’il écrivit la pièce, elle n’a que 30 ans, mais déjà au carrefour où le passé vient parler de l’avenir qu’elle promulgue dans une sorte de rêve éveillé. L’ex amant et le nouveau, la sœur et le non sœur, un médecin, une infirmière interviennent dans sa rêverie dans un espace-temps, rythmé par son imagination.  Ses parents font irruption comme des gros caillots quelque peu monstrueux, collés l’un à l’autre. Elle va chez le dentiste qui est en réalité un accoucheur de dents. Il s’engouffre dans un trou,  son vagin, avec l’infirmière.

 Tous ces événements ne sont pas fortuits, ils répondent à ce que pense, éprouve l’héroïne. Ses propos ne sont pas incohérents, simplement ils n’ont pas vocation  de prouver quoi que ce soit. A moins qu’ils ne sortent que de la preuve ou de l’épreuve. Les locuteurs chez SHIRO MAEDA s’éprouvent  par l’intermédiaire du langage; les hésitations, les formulations prennent  du temps car il y un cap à tenir celui du rêve, faute de quoi les interlocuteurs seraient voués à disparaitre. Il y a cette formulation géante d’un off tatoué sur la poitrine de son amant qui menace de l’utiliser pour mourir parce qu’elle refuse le mariage.

 A vrai dire le spectacle n’est pas descriptible, chaque situation est une création, une création de la pensée et c’est organiquement la parole qui dévide la bobine du rêve.

 La scénographie est sobre et éloquente. Les personnages déambulent au milieu d’un terrain de chaises, il y en des dizaines  toutes  vides. Elles font face aux spectateurs comme des éclairs d’interrogations, elles parlent entre elles peut-être ou bien sont-elles peuplées de nos oublis, de nos souvenirs. En tout cas, elles ne sont pas isolées comme le lit, le seul meuble utilisé par les personnages.

 Le spectacle est si riche que nous pourrions en parler pendant des heures. Mention spéciale tout de même à l’interprète de l’héroïne, Saho ITO,  tout à fait charmante et fort bien entourée par ses partenaires.

  Nous nous souviendrons de SHIRO MAEDA pour sa belle corde de rêve qui ressemble à celle qu’il a vue pendouiller sur la tour de TOKIO. Nous y avons grimpé tout le long de sa pièce.

 Paris, le 23 Novembre 2014         Evelyne Trân

 

 

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