Lucrèce Borgia de Victor Hugo à la Comédie Française – 1 Place Colette 75001 PARIS – Du 24 mai 2014 au 20 juillet 2014 –

Élèves-comédiens :
Ascanio : Paul McAleer
Femmes et Soldats : Heidi-Eva Clavier
Femmes et Soldats : Lola Felouzis
Femmes et Soldats : Pauline Tricot

Équipe artistique :
Mise en scène : Denis Podalydès
Assistante à la mise en scène : Alison Hornus
Scénographie : Eric Ruf
Assistante à la scénographie : Dominique Schmitt
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Stéphanie Daniel
Création sonore : Bernard Vallery
Maquillages et effets spéciaux : Dominique Colladant
Assistantes aux maquillages : Laurence Aué et Muriel Baurens
Masques : Louis Arene
Travail chorégraphique : Kaori Ito

Sommes-nous suffisamment naïfs aujourd’hui pour nous laisser gagner par la stupéfiante candeur qui émane du mélodrame de Victor Hugo, Lucrèce BORGIA.

 Il suffit  pourtant de se retourner dans les œuvres les plus connues de Victor Hugo pour comprendre que la monstruosité fût un des thèmes dominants de son inspiration. L’homme qui rit, le bagnard Jean Valjean, Quasimodo, Frollo, le prêtre de Notre Dame de Paris, les Thénardier,  Don Salluste, le commissaire Javert sont des monstres. Cela donne à penser que Victor Hugo a toujours côtoyé des  monstres et que pour exorciser cette monstruosité, il s’est attaché à la représenter dans ses romans et au théâtre.

 Ce  sentiment de la monstruosité a un aspect dévastateur émotionnellement. Victor Hugo l’a éprouvé lorsqu’il assista très jeune  à la mise à mort en public d’un assassin.  Cette émotion ne l’a jamais quitté puisque toute sa vie, il lutta contre la  peine de mort. Victor Hugo a aussi côtoyé la folie, celle de son frère à l’origine aussi doué que lui et qui fût enfermé à l’asile d’aliénés de CHARENTON.

 Dans Lucrèce BORGIA, les personnages, Lucrèce, Don Alphonse son époux, Gennaro le fils illégitime cherchent éperdument à  s’atteindre. Lucrèce à travers son fils, Gennaro à travers une mère inconnue, Don Alphonse à travers sa femme adorée.

 En résumé, dans cette pièce Victor Hugo se fait l‘avocat du diable, de la chair incestueuse, inassouvie, criminelle. Lucrèce est amenée à découvrir que celui qu’elle voulait condamner à mort se trouve être son fils adoré, issu d’une union incestueuse. . Hugo laisse entendre que Lucrèce a été amputée de sa féminité parce qu’elle a vécu dans un monde d‘hommes dont elle a assimilé les exactions au point de se conduire comme eux. Avait-elle vraiment le choix ?

Lucrèce est en quelque sorte la jumelle de  son frère César BORGIA, ce qui lui permet de régner en apparence comme un monstre. Mais Victor Hugo  pose cette question bizarre qui a dû le tourmenter puisqu’il questionne la mère. Faut-il penser qu’une mère est un monstre lorsqu’elle engendre des monstres ou dispose-t-elle ne serait-ce que d’une façon infime quelque ferment de divin lorsqu’elle engendre un bel enfant pur tel que Gennaro ? Ne sommes-nous pas tous issus du ventre d’une femme ?

 A mon sens, il ne faut pas parler d’inceste quand il  s’agit d’évoquer les liens charnels , viscéraux d’une femme et son enfant. Parce que Lucrèce a envie d’être regardée comme une femme par celui seul qu’elle croit en être capable, son fils mais son enfant aurait pu être une fille.

 A cet égard, le choix de Denis PODALYDES de donner le rôle de Lucrèce à Guillaume GALLIENNE et celui de Gennaro à Suliane BRAHIM  permet de surligner l’ambivalence profonde des personnages à la recherche d’une intimité qui leur fait défaut.

 Les épaules nues de Lucrèce interprétée par Guillaume GALLIENNE révèlent leur féminité de façon beaucoup  plus accrue  que celles d’une vraie femme et c’est cela qui touche parce que cela nous parle vraiment de cette féminité que Lucrèce n’a pu exprimer.

 Dans le fond , l’interprète Guillaume GALLIENNE emprunte le même chemin que les acteurs du théâtre KABUKI Japonais où les rôles féminins sont joués par des hommes.

 Quand dans cette pièce, Victor Hugo exprime que pour le jeune GENNARO, ce n’est pas la vérité qui compte mais son désir, l’illusion que sa mère ne peut être que sublime, il témoigne de bien de folies humaines.

 Le décorum vénitien, la beauté des  palais ducaux, forment des tableaux de maîtres, mais l’exigence esthétique du metteur en scène n’est qu’une toile de fond pour une exigence encore supérieure, celle d’appréhender Lucrèce BORGIA, sans ostentation, à pleine voix, car étonnamment dans ce mélodrame, tous les personnages sont sincères. C’est ce prédicat, vouloir donner des formes humaines à des monstres qui sous-tend Lucrèce BORGIA.

  L’argument peut paraitre naïf, mais  n’oublions pas qu’Hugo donne la parole à des monstres et que ce faisant, il engage sa foi en l’homme, les yeux dans les yeux.

 Lucrèce se joue elle-même mais elle ne peut pas se jouer de son sentiment pour son fils.  Elle est travestie  par ses actes antérieurs mais elle ne se voit pas. Elle est tragiquement prisonnière de son nom et le B de Borgia qui symboliquement est arraché du drapeau par son fils va paradoxalement la révéler à elle-même. Lucrèce, cette femme monstrueuse sera-t-elle un jour crédible ?

 Cette question de la crédibilité va plus loin, elle convoque tous les racismes, l’intolérance, les peurs et les dénis qui forcent  les gens à porter des masques pour être acceptés dans la société.

 C’est ce cri du cœur de Victor Hugo qui fait vibrer en chœur tous les comédiens dans cette étrange, fastueuse interprétation de LUCRECE BORGIA donnant au mélodrame sa lettre de noblesse, celle de faire frémir nos masques. Le ridicule ne tue pas dit-on mais parfois il émeut comme Eléphant man, il ouvre nos cernes.

 Suliane BRAHIM,  impressionnante,  est un hypersensible GENNARO, Éric RUF un prodigieux époux jaloux. Et Guillaume GALLIENNE est Lucrèce, tout simplement Lucrèce. Il en a le droit et le talent comme Flaubert qui disait de Madame BOVARY : c’est moi. Allez chercher l’erreur, elle ne  peut  être qu’humaine.

 Paris, le 29 Mai 2014                    Evelyne Trân

 

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