L’obole du poète

PORTRAIT Adama TRANFaudra-t-il que je vous parle de ma douleur pour que vous me croyiez enfin !

 Mon nom est invisible, je parle du fond de mon terrier et mon moi est chargé de quantités de petites bêtes qui me racontent des histoires.

 Si j’ai un visage, il se déplace, il est regard pour accueillir toutes ces petites choses qui s’étonnent d’être ensemble.

 Tout au fond du trou, je n’ai recueilli qu’un pâle morceau de papier. Il était tout délavé, il mesurait 2 centimètres. C’était ma seule richesse. Un lambeau de papier, voyez-vous, ce quelque chose de frêle et de solide à la fois que j’aime car j’ai horreur du marbre.

 Ce petit morceau de papier est fichu dans ma mémoire. Il s’y ballote. Grâce à lui, je vois la mer, les palmiers, la plage, je vois une voile et son bateau et un bout de ciel de nuage charmant.

 Grâce à ce bout de papier, je peux me transporter en pleine mer. Sur ce bout de papier, je peux voir défiler mille écritures, je peux entendre crépiter la mer, je peux reconnaître les lèvres d’un poète chéri.

 Il n’a jamais flanché ce bout de  papier. Il est devenu pointu au-dessus de la mer, trop léger pour s’y noyer, le voilà refuge de milliers poètes sur les flots. Sur 2 cm, il y a la place pour écrire le mot poète ou simplement sourire.

 Je ne suis pas important dit-il. Je caresse tout le souvenir des gens qui sont morts, je lave leur mémoire pour  la réveiller toute chaude encore sur quelque rocher, sous les pas d’un enfant. Je transporte leurs âmes, je suis insignifiant.

 Celui qui enlèverait de ma mémoire ce fichu papier, ne me ferait pas de mal. S’il le fallait, j’écrirais sur une feuille d’arbre, j’écrirais sur ma main, j’écrirais en l’air. Mais ce n’est pas moi qui écrit, c’est la pluie, le soleil, c’est leur faconde qui s’expriment avec un bout de papier tellement résistant qu’il se déplace. S’il le fallait, j’écrirais sur mon ombre, il parait que c’est possible, alors, alors tout est possible…

 Sur un bout de papier déchiré comme un morceau de pays qui avance, il y a la place pour le sourire d’un homme aimé, pour ses cicatrices et même son regard qui perce à travers, et qui te dit prends le.

 Paris, le 23 Décembre 2013               Evelyne Trân

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s