La fausse suivante de MARIVAUX au Théâtre du Lucernaire avec une mise en scène d’Agnès RENAUD. Du 24 Janvier au 3 Mars 2013 du mardi au samedi à 21 H 30,le dimanche à 17 H.

Scénographie : Michel Gueldry Lumières : Véronique Hemberger  Costumes :Anne Bothuon

Avec : Fabrice Cals ou Xavier Kuentz Xavier Czapla     Virginie Deville   Stephane Szestak Sophie Torresi

De la même façon que l’on dit  » c’est du cinéma  » en évoquant des situations incroyables, de la même façon en racontant l’histoire de cette demoiselle qui se travestit  en chevalier pour sonder le coeur de l’époux qui lui est destiné, l’on a envie de s’exclamer  » C’est du théâtre ».

Chez Marivaux, au théâtre, il est presque certain que la fin justifie les moyens.  Marivaux est un observateur très aigu des moeurs de son époque. Nous savons qu’il fréquentait des salons littéraires tenus par des femmes d’esprit, où la conversation allait bon train. Est-ce à dire que ces personnages féminins notamment l’extraordinaire fausse suivante, lui ont été inspirés par des femmes réelles ?

C’est souvent en petit comité que l’on refait le monde tout en sachant que tout ce que l’on peut dire, reste du domaine de la velleité. La situation « désespérée » qu’il décrit, celle du mariage d’argent est rebattue, ce qui l’est moins c’est la volonté chez Marivaux, d’exprimer que les femmes et les hommes  ne sont pas dupes des conventions qui entravent leur liberté.  Dès lors, il peut mettre en scène deux axes d’attitudes humaines, deux choix : celui d’être sincère et honnête et devenir la proie des fourbes, ou bien celui d’avancer masqué pour arriver à ses fins.

« Mentons nous les uns les autres » pourrait être la devise de tous les personnages de la fausse suivante, sauf que le plus mauvais Trivelin a au moins le mérite de ne pas   pas cacher sa vilenie, et que Lélio, l’arriviste, a si peu de coeur, que sa rouerie très primaire fait plutôt sourire. Quand à la Comtesse, elle n’a d’autre ambition que de suivre ses transports amoureux. Il ne manque plus qu’Arlequin pour rappeler au spectateur que tous ces personnages ont fait leur preuve dans la comédia del arte destinée principalement à divertir le public.

Autour de ces gros fils, Marivaux fait glisser la langue avec une vivacité merveilleuse. De sorte que si les yeux s’amusent des gesticulations grossières et ridicules des   protagonistes, l’ouïe reste toujours en alerte pour suivre les pleins et les déliés de leurs discours, où le chat court toujours après la souris et où la parole sert aussi de poudre aux oreilles.

Les situations que décrit Marivaux sont d’une crudité incroyable. On y voit un Trivelin si excité de découvrir que son maître est une femme, ne pas hésiter à lui sauter dessus, une femme embrasser une autre femme, ce qui est tout de même rare au théâtre ! Et tout cela est rendu possible parce qu’une jeune femme a décidé de se travestir en homme.  Il s’agit bien d’une épreuve pour elle, bien davantage que pour ceux qu’elle dupe, qui nous le savons bien, n’ont nulle envie de se remettre en question. Perdre la face, qui s’en soucie vraiment ?  La fausse suivante se retrouve  face à un miroir qu’elle a si bien agité qu’il lui renvoie une autre vision de femme qui la bouleverse  : une femme décidée à prendre en mains son destin. Ce faisant, elle peut devenir l’alliée d’hommes tels que Marivaux qui s’interrogent  sur la condition humaine.

Nous n’imaginons pas aujourd’hui, en France,  la lourdeur des baillons qui attachaient la femme à l’homme.Ils étaient écrasants et de nature à offusquer un esprit aussi libertaire que celui de Marivaux ou de Diderot. qui cherchaient chez la femme au delà de ses atours physiques, de quoi substanter leur propre moelle.

La metteuse en scène Agnès Renaud signe une mise en scène, aérée, très fluide qui permet au spectateur de suivre les tribulations des personnages en se prenant tout simplement au jeu de cette farce, de cette tragico-comédie humaine.  Tous les interprêtes sont excellents, leurs déplacements sur scène s’enchainent avec une aisance surprenante. La langue de Marivaux agit comme une partition en bulles d’air. Les personnages peuvent dialoguer ou monologuer sans que l’on perde le sillon de leur manège aussi étourdissant qu’un petit tourbillon d’abeilles.

Très fraiche, Sophie TORRESI campe une fausse suivante très féminine, naturelle. C’est d’ailleurs, cette impression de fraicheur qui prévaut dans ce spectacle où s’accochent pourtant quelques scènes triviales s’accordant, sans fausse note, à des   langues bien pendues. Quelques airs de la belle époque parsèment l’ambiance d’une société hypocrite où chacun tire pour soi l’antique corde du plaisir de la chair.

Une pièce donc très ambiguë de Marivaux qui incline nos propres cordes aussi bien à réfléchir qu’à sourire,  mise en scène avec brio, une douce effervescence, beaucoup de doigté par Agnés RENAUD. Il est réjouissant, il faut le dire, d’assister à un spectacle divertissant  qui aiguise aussi bien les  sens que l’esprit !

Paris, le 15 Février 2013       Evelyne Trân

 

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