Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Adaptation, mise en scène et son David Géry, du 16 Janvier au 3 Février 2013 au Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’AUBERVILLIERS

Avec Quentin Baillot, Lucrèce Carmignac, Simon Eine sociétaire honoraire de la Comédie-Française, Gilles Kneusé, Alain Libolt, Clara Ponsot et Pierre Yvon

L’homme au chevet de lui-même , au chevet de sa préhistoire. Il n’y a pas d’écrivain qui fasse pencher sa plume pour tenter de tracer ses émotions, qui inconsciemment ne puisse se projeter à l’époque des cavernes quand ses ancêtres dessinaient sur leurs parois, à la lueur du feu. On pourrait presque dire que leurs fresques s’apparentent à des bandes dessinées et qu’elles leur tenaient lieu de livres à cœur ouvert.

 L’association du livre et du feu est antique. Probablement parce que  la découverte du feu et l’invention du livre, font partie de l’évolution humaine.

 Ray BRADBURY a écrit « FAHREHEINT 451 » en 9 jours dans les années cinquante pour exprimer sa révolte  contre la « chasse aux sorcières » pendant la guerre froide aux Etats Unis. Il pose une simple question : qu’adviendra t-il de l’humain si à l’aune d’une idéologie «barbare» il ne puisse plus s’écouter lui même en tant qu’individu et croire en sa propre lueur de vivre, de respirer, de créer.

 C’est une vision de cauchemar qu’il décrit dans un lieu et un temps qui ressemblent hélas aux nôtres. Mais irions-nous cracher dans la soupe de ce qui meuble notre quotidien ? Le point de vue de Ray BRADBURY est lucide, parce qu’il fait entendre plusieurs couches de la conscience d’un homme qu’il s’appelle Pierre ou Jacques. Nous nous sentons tous concernés à travers les portraits de personnages qui se révélent amis ou ennemis, en raison du stade de leur parcours, de leur éclairage, de leur chevauchement sur une toile d’araignée, une sorte de labyrinthe de conscience, où tous se cherchent ou ne cherchent plus.

 Le héros est un pompier, très fier de sa fonction dont le rôle consiste, pour sauvegarder le bonheur de ses concitoyens, à brûler tous les livres considérés comme des insectes nuisibles et inutiles. Des rencontres avec des marginaux, une jeune fille  poète et un vieux professeur FABER vont le conduire non seulement à se remettre en question, mais à braver l’interdit au risque de sa vie.

 Sans nul doute le metteur en scène se souvient de la fable des hommes de caverne de Platon qui prennent pour réalité les seules ombres qu’ils puissent percevoir. Les personnages voient leur intimité réduite à une peau de chagrin car les murs des maisons sont envahis par des projections télévisuelles qui vaporisent leurs jets euphoriques anesthésiants et insipides. La scène obscure donne au feu la première place. Il y a la beauté du feu, cet organe de la nature qui fascine et terrifie.

 Des blocs de murs très blancs déplacés par les comédiens eux mêmes font penser à des pages géantes de livres. Leur blancheur est une révérence aux montagnes crayeuses que Prométhée, continue à soulever  car il incarne la soif de la connaissance, la soif de vivre, qui s’expriment aussi à travers la jeune fille, le professeur Faber et Montag le pompier.

 Quentin BAILLOT traverse presque naturellement le cauchemar éveillé de son personnage, Montag qui voit sa belle femme Mildred le quitter, le dénoncer, qui assiste à l’autodafé d’une femme avec ses livres, qui doit aussi convaincre le vieux professeur de résister, avant de devenir un homme traqué.

 Grâce à la mise en scène de David Géry, le roman de Ray BRADBURY devient ce livre incandescent, ignifugé, d’une conscience humaine toujours en quête d’elle-même, aux accents shakespeariens. L’interprétation chaleureuse et remarquable de Simon EINE souligne ses déchirements. Il y a ce moment émouvant où Montag lui offre un livre et où l’on sent que c’est une part de lui-même aussi précieuse que sa propre chair qu’il emporte.

 Tous les comédiens, techniciens, pyrotechniciens,  s’associent à cette randonnée fantastique pour dire qu’un livre est vivant, qu’ils en sont l’incarnation sur scène, tels les hommes et les femmes livres (éditeurs, libraires ou simples lecteurs) qui dans un mouvement bouleversant, à la fois humble et assuré forment une foule d’éclaireurs.

 Je vois encore beaucoup de gens lire dans le métro, certains  écoutent en même temps de la musique avec leurs casques.  Comment croire que le livre puisse disparaitre du paysage humain ? Un homme a besoin de sa mémoire pour avancer, comme tout être vivant qui porte en lui les éléments du feu, du bois, de l’eau…

 Le spectacle de David GERY concerne tous les défenseurs et  amoureux des livres mais il est susceptible aussi de réveiller de nombreux MONTAG  qui se liront avec surprise dans « FAHRENHEIT 451 » avec leur propre imagination, leur propre corps, leurs propres rêves.

 Paris, le 19 Janvier 2013              Evelyne Trân

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