
Introduction
Une autopsie magistrale de la délation
description
Deux hommes dans un bar.
Une étrange serveuse les observe.
Un commissaire (de police) a convoqué un rapporteur (balance, taupe, indic)…
L’interrogatoire vire rapidement à la confrontation ; la confrontation à l’affrontement.
Une triangulaire silencieuse se met alors en place.
Un moment kafkaïen hors du temps aussi glaçant que savoureux.
équipe artistique
Alexandre Tchobanoff – Mise en scène
Stéphane Bierry – Interprétation
Yann Collette – Interprétation
Prisca Lona – Interprétation
Le descriptif de l’équipe artistique résume fort bien notre sentiment global sur ce « Circuit ordinaire » qui pourrait nous faire penser à un des films de Costa-Gavras. Mais ici par de bon d’un côté et de l’autre un méchant, mais deux individus qui se valent moralement, pour autant que la morale puisse faire partie de leurs valeurs.
Pas de morale, cela donne la ton et l’ambiance d’un huis clos où sur le damier, chacun enfonce ses meilleures pièces, chacun son tour comme dans un jeu d’échecs.
En piste d’un côté un dénonciateur réputé et de l’autre un commissaire qui entend lui fait subir un interrogatoire suite à une dénonciation anonyme – de fait toutes les dénonciations sont anonymes – qui accable ledit dénonciateur .
Jean-Claude CARRIERE semble avoir pris un malin plaisir à mettre en scène deux individus qui n’ont que leur légitimité à défendre celle de commissaire ou celle de rapporteur pour asseoir leur sentiment d’existence, et sans la menace qui gronde celle d’être éliminé à son tour après avoir assumé en son temps son rôle de dénonciateur ou d’éliminateur, engloutis par leur routine et leurs paperasses demeureraient invisibles.
Un jeu de pistes donc car au premier abord, le dénonciateur a l’air fatigué, il a un côté servile allant jusqu’à ramasser par terre l’objet que le commissaire tout à son arrogance a volontairement laissé tomber. Mais dans ce jeu de dominé/dominant, la roue tourne très rapidement.
C’est une vision très noire de l’humain que nous offre Jean-Claude Carrière. Le comédien engagé Yann COLLETTE dans sa note d’intention déclare que « le climat politique actuel a des relents de 2002 en pire « . Quant au metteur en scène, Alexandre TCHOBANOFF dédicataire de la pièce pense que « La manipulation et la délation ordinaires sont un grand chapitre de notre Humanité. » Il se sent légitime au regard du sujet traité « j’ai vécu les trente-six premières années de ma vie (de 1953 à 1989) en Bulgarie alors sous régime communiste —; et la montée en puissance des extrêmes depuis plusieurs décennies ».
La mise en scène au cordeau fait planer une atmosphère mortifère. Nous sommes dans un bar pourtant mais la serveuse qui assiste à l’affrontement entre le rapporteur et le commissaire est muette, totalement énigmatique.
Le cynisme du personnage campé par Yann Collette est effrayant . Il se présente comme un champion de la délation et il jouit de sa capacité à faire tomber les plus grosses têtes à coup de dénonciations calomnieuses et toujours anonymes, stipulant qu’il est plus facile de croire au mensonge qu’à la vérité. Quant au commissaire qui finit par comprendre qu’il sera de toute façon victime à son tour de ce rapporteur devient la souris entre les pattes d’un chat particulièrement mauvais.
La pièce impressionne et fait réfléchir. Elle fait frémir naturellement parce qu’elle nous renvoie une image de ce que nous pourrions devenir dans un régime totalitaire où la peur et le sauve-qui- peut dicteraient nos actions jusqu’à – comme récemment pendant le covid – ne pas avoir honte d’aller dénoncer son voisin.
Un spectacle à ne pas manquer où l’écriture de Jean-Claude Carrière, l’efficacité du metteur en scène et l’excellence des comédiens font cause commune pour alerter sur les valeurs de la démocratie toujours en danger.
Le 22 Juin 2016
Evelyne Trân