
De Jean-Paul Sermadiras, d’après Fernando Pessoa
« Le poète est multiple et seul. Dans cette malle de songes s’éprouve l’inanité de l’expérience de la vie. Le poète est convaincu que seul subsistera son rêve car il est plus intense et plus vrai que la réalité. L’action est l’écriture, le bruit est le silence, la lumière est la bougie ou la lampe à pétrole dans l’odeur âcre de sa chambre, si petite et qui contient tant de vies. Conscient de l’œuvre qu’il crée, il n’a nul besoin de la publier ni de la mettre en forme. Sur le plateau, nous ressentirons l’étroitesse et l’infini. Parfois l’acteur est confiné, parfois il semble perdu dans le cosmos théâtral. Faire entendre Pessoa aujourd’hui, c’est faire entendre la force du rêve, l’acte intérieur. »
Jean Paul Sermadiras
Avec : Olivier Ythier & Thierry Gibault
Et la voix de Maria de Medeiros
Lumières : Jean-Luc Chanonat
Composition & création sonore : Pascale Salkin
Costumes : Cidalia da Costa
Mise en scène et adaptation : Jean-Paul Sermadiras
Traduction : Françoise Laye
Vidéo : Ludovic Lang
Projet soutenu par l’Adami Déclencheur Théâtre Spedidam
Durée : 1H15

Ils sont 2 PESSOA sur la scène. C’est un comble pour un individu dont le patronyme signifie Personne. Ce personne renvoie en réalité au mot latin persona que l’on traduit par masque.
C’est devenu une banalité que de citer le Je est un autre de Rimbaud, mais cette citation s’applique fort bien à ce curieux individu qui donne l’impression de se situer sur une balançoire. Vais-je descendre, ne vais-je pas descendre ? C’est dans l’inconfort de cette hésitation que se déclenche peut-être le désir d’écrire.
C’est à une rencontre avec le poète Pessoa que nous convie Jean-Paul SERMADIRAS. Une belle rencontre, inattendue, simple qui donne accès au jardin intérieur de l’homme . Il n’a cessé de penser, enfin quelle prodigieuse création ! 27000 fragments de poésie, retrouvés dans une malle après sa mort.
Un univers trompe-la-mort; on en vient à se demander qui dicte ses pensées à l’homme ? Son corps, son passé, sa famille, le sentiment de sa finitude ou cette tendresse pour les petites choses de la vie qui le déborde.
Il y a du philosophe en lui capable de soupeser une pierre. Il se décrit à la lisière de la marge. Comment ne pas applaudir cet individu qui dit tout haut ce que beaucoup pensent à savoir que le culte de l’humanité a quelque chose d’indécent à moins d’avoir à l’esprit que nous appartenons à une humanité animale.
Impossible d’incarner PESSOA, c’est un homme plusieurs. Combien ça pèse une pensée, un poème ? En fait, il suffit de se laisser traverser. Les deux comédiens Olivier Ythier & Thierry Gibault sont des voyageurs, des dévisageurs de ces ombres qui escaladent la lumière, ils rentrent dans la lumière et ils en ressortent heureux . Cette lumière, c’est la poésie.
A tort ou à raison, la mise en scène de Jean-Paul SERMADIRAS nous rappelle En attendant Godot de Beckett. Les deux voyageurs devisent sur la vie, philosophent, s’amusent, ils sont même bons vivants, ils dansent et ils picolent. Il y a un arbre décharné chez Beckett mais chez Pessoa, le croissant de lune enfantin et cosmique nous fait signe. Et l’irruption de ce gusse qui vient détruire le dérisoire petit échafaudage des voyageurs n’est-elle pas absurde ?
Il y a aussi la voix de Maria de Medeiros, grave et intense pour dire Pessoa !
En une heure de temps Jean-Paul SERMADIRAS et toute son équipe réussissent à nous faire aimer PESSOA tranquillement et heureusement. C’est tout le paradoxe de cette Intranquillité à multiples visages.
Evelyne Trân
Le 30 Mai 2026