La visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt – mise en scène Christophe Lidon – Du mer. 19/02/14 au dim. 30/03/14 au Théâtre du Vieux Colombier

Quiconque est entré dans une mairie française aura eu le loisir de loucher vers la fameuse « Déclaration des droits de  l‘homme » en vitrine qui stipule que nous naissons libres et égaux en droits.

 Dans sa pièce « La visite de la vieille dame » Friedrich DURRENMATT avec un malin plaisir nous montre comment une belle déclaration de justice entre les mains des notables d’un village n’a pas besoin d’être regardée à la loupe, puisqu’il ne s’agit que d’un papier, pour servir de trompe l’œil et envoyer à la mort au nom de l’intérêt de la communauté, un pauvre type.

 Ce qui est particulièrement poignant dans cette histoire c’est que l’on a l’impression d’assister à quelque chose d’inéluctable, la condamnation à mort d’un homme tout simplement  parce que la machine ayant été mise en route, rien ne peut l’arrêter.

 Dans ce que l’on pourrait considérer comme le puits du village, où fermente toute son histoire, une vieille dame, Claire Zahanassian,  vient regarder son visage de jeunesse et tout remonte à la surface, l’amour qu’elle a éprouvé pour Alfred Ill, l’épicier et aussi l’humiliation dont elle fut victime quand  son jeune et bel amant l’abandonna . Devenue riche, elle actionne la poulie qui lui permettra d’assouvir sa vengeance, sachant qu’il lui suffit de donner de l’argent au village pour obtenir la tête d’Alfred Ill.

 « Non, non, nous ne tuerons par notre épicier Alfred Ill pour de l’argent » renchérissent en chœur les notables. Evidemment l’hypocrisie du maire aussi obséquieux que le pharmacien de Flaubert, du pasteur, du commissaire, nous rassure  sur leur sens politique des réalités. Seul, le professeur parait encore rongé par ses illusions, ses valeurs humanistes de justice.

 La vieille dame perchée dans son carrosse doré, voit tout, entend tout, et s’amuse. Non, l’argent ne fait pas le bonheur puisqu’elle a perdu l’amour de sa jeunesse. S’il ne fait pas son bonheur, par contre il fera le malheur de l’homme qui l’a trahie.

 Ce vague à l’âme de l’amour  borne comme une cicatrice les visages usés de la vieille dame et de l’épicier. Alfred Ill  qui se sait condamné voit avec horreur progressivement tous les gens du village, famille comprise, s’enrichir sur son dos en s’endettant à crédit. Petit à petit lui-même s’enfonce dans la vase et se résigne à mourir. Il y a une très belle scène où retrouvant sa dulcinée dans un bois, il pose sa tête sur les genoux de  Claire.

  Quand le politique rejoint la métaphysique, quand il faut regarder une homme mourir à petits feux,  condamné par les siens au nom de l’intérêt commun, on peut se sentir assommé moralement. Mais que vaut une petite dépression de l’âme face à cet argument majeur de la lutte contre la pauvreté. La mort d’un seul homme vaut elle, même que l’on gaspille deux heures de son emploi du temps pour en parler. La roue tourne et ceux qui savent la pousser, seuls, méritent d’être applaudis.

 Que le curé retourne à sa paroisse, le professeur  ses élégies de Virgile, le maire à ses discours enflammés, le commissaire à ses lorgnons, la vieille dame à ses maris fantômes et son trophée, la tête de mort de son amant. Un homme est mort assassiné ignominieusement au nom de la Justice et surtout de l’argent. Vive la vie !

 Dans la mise en scène de Christophe LIDON, on entend les ricanements, les grimaces grotesques des uns et des autres, qui dégoulinent comme les fards d’un faux plafond très joli, mais peut être bien pourri de l’intérieur. De très beaux décors d’arbres tels des guirlandes de Noel argumentent en faveur d’un rêve lequel bien qu’il ait tourné en cauchemar, rapporte les amours de Claire Zahanassian et d’Alfred Ill.

 La distribution est particulièrement soignée, et les comédiens du français prouvent une fois de plus qu’ils sont de grands artistes.

 C’est du grand art d’arriver à mettre en balance,  la galerie de caricatures interprétées par Simon EINE, Yves GASC, Gérard GIROUDON, Christian GONON, Didier SANDRE, avec les suintements d’âmes qui suffoquent comme celles d’Alfred Ill, du professeur, et de Claire.

 Danièle LEBRUN comme toujours ne peut se départir d’une certaine grâce, qui la rend émouvante alors  même que son personnage est antipathique. Samuel LABARTHE parait interpréter un de ses plus   grands rôles tant il est saisissant d’humanité comme  Michel FAVORY en professeur torturé.

 Voilà une visite de la vieille dame qui à défaut d’être optimiste a un effet revigorant, comme si durant 1 heure et demie, nous avions été à l’écoute d’une araignée qui tisse sa toile, sa belle toile si dentelée, si souriante, avec cet œil perçant, envoûtant qui pourrait bien être le nôtre quand nous nous regardons au fond du puits.

 Paris, le 22 Février 2014                          Evelyne Trân

 

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