Scénographie – Sandrine Lambli
Costumes –AnneRabaron
Lumières – Jean-Louis Martineau
AvecAuteur : Jean RacineArtistes : Julianne Corre, Valérie Durin, Isabelle Gouzou, Julien Leonelli, Serge Lipszyc, Sylvain Méallet, Nelly Morgenstern, Lionel Muzin
Metteur en scène : Serge Lipszyc
Les passions telles que nous les décrit RACINE sont si peu ordinaires qu’il semble qu’il a plongé sa plume au lieu même où le vainqueur d’une guerre, en l’occurrence celle de Troie, plante son drapeau sur les cadavres encore fumants des vaincus. La dénonciation des horreurs de la guerre par la bouche d’Andromaque devenue prisonnière de Pyrrhus, roi d’Epire peut frapper l’imagination de spectateurs et a une valeur politique. Andromaque a été représentée pour la première fois dans les appartements du Roi Louis XIV, lui-même instigateur de guerres sanglantes.
Dans la mise en scène de Serge LIPSZYC, les personnages pourraient faire penser à des arbres tutélaires parce qu’ils paraissent immobiles mais sont en réalité si bien irrigués sous terre par leurs racines, que nous croyons que leur verbe provient bien de cette source souterraine. Chacun parle sans communiquer avec l’autre, imbu par une raison d’être, un humus de vie aussi mouvant qu’un arbre, pour peu qu’on assimile la voix au souffle qui le fait croître.
Cette étrange perspective rend sensible le fait qu’aucun des personnages ne peut s’arracher à sa souche, qu’ils ne peuvent avancer les uns vers les autres, sauf en s’auréolant d’illusions, de mensonges, de rêves impossibles.
S’il est fait appel à l’imaginaire du spectateur c’est par association avec celui des personnages qui « s’auto-fictionnent » dans la langue de Racine, et deviennent expressifs, par le concours des mots qui atteignent leurs visages, trahissent leurs émotions malgré leur statisme.
C’est très impressionnant. Certains diront que dans ces conditions, puisque les acteurs ne bougent pas, une simple mise en scène radiophonique eût suffi. Or Serge LIPSZIK donne véritablement à voir cette vraisemblance si éphémère mais si charnelle, les accords entre les voix et les visages devenus le foyer, la niche, le creux de l’arbre de leur intime proximité.
C’est à voir, à toucher de l’œil dans les embruns d’émotions aussi violentes et consumables qu’un souffle de vent sur des rochers, des respirations labiles celles d’Oreste devenu fou par amour pour une Hermione impitoyable et pourtant suicidaire.
La mort que tous les protagonistes ont à l’esprit devient une sorte de socle mouvant dans la mesure où les morts ne sont pas morts et Andromaque le prouve puisque c’est par fidélité à son époux Hector et à la tragédie qu’elle doit vivre au passé et au présent en tant que captive, qu’elle refuse l’amour de Pyrrhus.
Le nœud gordien de l’amour ne peut être tranché sans conduire à la mort, il est vital. Son aspect sexuel n’est pas mis en évidence, mais on peut y lire en filigrane une guerre des sexes, y entendre les souffrances physiques comme si la chair et l’esprit ne pouvaient faire bon ménage sauf chez la vertueuse Andromaque.
Tous issus de l’épopée de la guerre de Troie, fils et filles de héros, Oreste, Pyrrhus, Andromaque et Hermione ne sont vraisemblables que parce qu’ils sont humains. Dans cette tragédie, chacun puise au plus profond de ses racines, ses raisons d’être et d’avenir en allant au bout de lui-même. Et si le destin tranche, il n’éteint pas les feux.
Tant qu’il y aura des hommes, il y aura donc des dramaturges pour parler de mort et d’amour. C’est ainsi que souligne leur présence affective, le metteur en scène, dans un monde où il faut encore observer la nature pour éprouver celle de l’homme.
Voilà un spectacle qui se lit presque sur les lèvres. Il n’y a pas d’autres paysages sur scène que ceux créés par les mots eux-mêmes, proférés par des arbres aux visages humains. Serge LIPSZYC signe une belle capture de Racine, saisissante, servie par des comédiens inspirés, capables d’émouvoir nos propres terriers où se niche un certain Racine plus présent que jamais.
Le 14 Décembre 2013 Evelyne Trân