Công Binh, la longue nuit indochinoise de Lam Lê

Une page de l’histoire de France, oubliée, parce  qu’elle ne concerne qu’une poignée d’individus, qui n’ont pas comme le nez de Cléopâtre, changé la face du monde. Rions ! Rions jaune !

Les annamites, les cochinchinois, les indigènes, habitants d’une Indochine colonisée au milieu du 19ème siècle grâce aux diligences d’un homme politique de talent Jules Ferry, ont été figurés avec tant de mépris par les écrivains français de cette époque, qu’il importe pour leurs descendants d’essayer de comprendre cette étrange condition de  colonisé.

 Qui cela peut-il intéresser aujourd’hui de savoir que la France connue pour sa bannière « Liberté, égalité, fraternité » était une grande puissance coloniale.

D’un revers de manche, il suffit de se dire qu’il s’agit d’un peu de plâtre du passé, juste un peu de poussière à oublier avec la pollution puisque ce qui compte, c’est qu’il puisse se balancer bien droit, propre le drapeau français avec ses belles couleurs, bleu, blanc, rouge.

 Grand bien leur fasse à ceux qui entendraient faire le procès de la colonisation disent certains, Cela signifie-t-il que le bât blesse, que cela saigne encore.

 Avec délicatesse, Lam Lê soulève une page d’histoire méconnue, celle d’une « armée » d’indigènes indochinois, la plupart réquisitionnés, malgré eux, pour être utilisés comme main d’œuvre corvéable, en France, à partir de 1939, à la veille de la seconde guerre mondiale. Ce n’étaient pas des soldats, des français soucieux de défendre la mère patrie mais des pauvres types contraints de quitter leurs villages sans savoir s’ils reviendraient, des déportés en somme.

 Tous les témoins filmés par Lam Lê sont nonagénaires, quelques-uns sont morts pendant le tournage. Comment ces individus réussissent à exprimer leur état d’esprit de jeunesse, est assez stupéfiant. Car ils ne  paraissent pas motivés par une quelconque acrimonie, ou esprit de revanche. Certains racontent un peu leur histoire comme des ingénus de Voltaire. Ils s’étonnent de la folie de ces français qui les considèrent encore moins bien que du bétail, qui ne savent pas quoi faire d’eux, et qui parlent d’eux comme d’une sous espèce humaine. Ces travailleurs pour la plupart analphabètes profitent de leur incarcération dans des camps, pour apprendre à lire et à écrire grâce à leurs compatriotes instruits. D’autres trouveront l’occasion de montrer leur savoir-faire en aménageant des rizières en Camargue.

 Une leçon d’histoire en quelque sorte prodiguée par des hommes qui n’ont pas besoin de brandir une carte politique, pour s’exprimer. Quelques extraits de  réflexions de Sartre, Césaire, très véhémentes, jalonnent le récit. Ils sont lus par une descendante de công binh, en quête d’humanité. C’est le mot lutte qui affleure entre ses lèvres, entre les nôtres. Il faut avoir le courage de penser que beaucoup d’hommes  ont vécu ce que nous ne voulons pas vivre, l’oppression et l’esclavage au nom de l’idéologie dominante. Et il faut le rappeler, l’esprit colonial, c’est une idéologie pensée, travaillée par nombre d’intellectuels.

 Les scènes de marionnettes sur l’eau qui font partie du patrimoine vietnamien sont essentielles dans le film. Il ne s’agit pas de simples illustrations comme dans un livre d’image mais de l’expression animale, animée de l’âme vietnamienne, c’est un art populaire qui rassemble sur une berge tout un village.

 Plus qu’un documentaire, Công binh est un film qui bénéficie d’une vision esthétique très naturelle, qui éclaire, permet d’entendre respirer aussi les non-dits, par pudeur, d’hommes lucides, qui témoignent non pas pour se faire valoir mais pour répondre aux questions de leurs petits-enfants.

 Quand il ne s’agirait que de fortifier un peu sa  conscience politique, au sens large, celui d’un être là dans ce monde, aller voir ce film, c’est aussi rentrer dans sa propre conscience individuelle par rapport à une Histoire qui souvent  nous dépasse. Si nous avons la chance de pouvoir nous regarder à travers quelques hommes qui ne peuvent plus parler pour ne rien dire, oui, il faut écouter leurs témoignages. Công Binh est un film à voir et à revoir sous toutes les latitudes, il est universel parce qu’à la portée de n’importe quel gramme de poussière humaine.

 Paris, le 2 Février  2013                           Evelyne Trân

 

Un commentaire sur “Công Binh, la longue nuit indochinoise de Lam Lê

  1. Bonjour,
    J’ai le plaisir de vous annoncer que l’inauguration du « Mémorial pour les Ouvriers Indochinois » aura lieu le dimanche 5 octobre prochain à Salin de Giraud (Bouches du Rhône. Après plusieurs années d’efforts, cet objectif que nous avons porté ensemble ou que vous avez soutenu à un moment ou à un autre par votre aide à la connaissance de l’histoire, va se concrétiser. Ainsi sera inscrite dans le sol de France une trace en l’honneur des vingt mille travailleurs vietnamiens qui ont été requis par la France coloniale en 1939.
    Pour suivre l’avancée des travaux et la préparation de cette journée, rendez-vous sur la page internet,
    http://www.travailleurs-indochinois.org/stele.htm
    Enfin, je vous invite à prendre connaissance d’un premier Communiqué de presse qui fait le point sur le lancement des travaux,
    http://www.travailleurs-indochinois.org/images/stele_communique1.pdf

    Très cordialement,
    Joël Pham
    http://www.travailleurs-indochinois.org
    Secrétaire de l’Association M.O.I.
    « Mémorial pour les Ouvriers Indochinois »

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