ANNA ET MARTHA de DEA LOHER – Mise en scène de Robert CANTARELLA au THEATRE 71 – Scène nationale – 3 Place du 11 Novembre 92240 MALAKOFF – Du 4 au 13 Mars 2014-

ANNA ET MARTHATexte : Dea Loher
Mise en scène : Robert Cantarella
Avec : Catherine Hiegel, Catherine Ferran, Nicolas Maury, Valérie
Durée 1h50

La haine tire-t-elle donc sa sève de la résignation ? La résignation, cette glu ordinaire qui suinte des murs, des habitudes, et qui sert de haillons à deux bonnes femmes, Anna et Martha respectivement couturière et cuisinière, au service depuis 40 ans d’une maitresse de maison, grelottante dans le cercueil vivant de leur armoire de souvenirs.

 Il s’agit véritablement d’un office funèbre, assez drôle d’ailleurs, car la mort, celle qu’elles n’ont pas arrêté de souhaiter, de leur patronne, ou de tout ce qu’elles détestent ou peuvent détester, le chien par exemple,  l’animal domestique par excellence, pourrait devenir un alibi, une idée aussi absurde que leur chienne de vie.

 En tout cas, c’est une porte de sortie fantasmatique, parce qu’elle coïncide  avec leur état de vieilles femmes qui n’ayant plus rien à perdre, peuvent se lâcher, exprimer les déjections de leurs âmes  blessées, de façon impitoyable. Car leur ennemie, c’est la mort incarnée par cette patronne gisant dans un congélateur, qui semble-t-il a conditionné leur vie, une vie de mortes vivantes, de chiennes qui aboient après la mort parce qu’elles n’ont pas trouvé d’issue, qu’elles n’ont pas voulu ou pu s’échapper.

 Toutes leurs humeurs explosent comme si leurs corps au-delà  de leur apparence de vieilles peaux avaient conservé l’énergie de la révolte. En pure perte, certes, mais après tout, la méchanceté qui fermente au bout de leurs lèvres, leur rogne, leur tristesse, les transforment en charognardes dans une sorte de délire exquis qui, à défaut de les faire jouir, leur permettent de pouffer de rire ensemble.

 Le spectacle n’est pas triste car il y a ces échappées belles de verbe de ces domestiques, grandes gueules qui continuent à se frotter aux murs, à ses bizarres bruits de congélateur, d’affreux lampadaires qui pendent au plafond, sans oublier la voiture sous sa capuche et le chauffeur interprété par son chien et quelques arbres en décorum abstrait.

 Le savions-nous ? Les machines sont été inventées par les hommes, elles ont un langage qui finit par forcer le respect, elles sont inatteignables, elles ne pensent pas, elles ne souffrent pas, sauf  que leur immobilité est proche de la mort. 

 Avec Anna et Martha, nous avons l’œil qui tourne autour du congélateur, sorte de catafalque à gauche de la salle d’attente où les vieilles conversent en attendant de plus rien attendre sans doute.

 Comme s’il avait intériorisé les ridicules de chaque objet abandonné, manifesté  par les hommes dans une sorte de one woman s’ land, le metteur en scène  donne le ton aux grilles désolées auxquelles sont encore collées Anna et Martha, pas si éloignées du personnage de Winnie enlisée la tête jusqu’au cou dans «  Oh les beaux jours «  de Beckett.

 Parce que ces vieilles dames féroces imaginées par DEA LOHER, ne manquent pas de charme ni de vitalité. Catherine FERRAN et Catherine HIEGEL sont prodigieuses de présence, et leurs partenaires  Valérie VIVIER la femme de ménage et Nicolas MAURY, le chauffeur chien,  leur emboitent  le pas, avec talent.

 Anna et Martha deux femmes dominantes, dominées. Nous n’en sommes plus  à décliner le vocable dominus et son pendant servus, du genre masculin en latin.  Mais DEA LOHER vient déranger notre grammaire à point nommé, faisant éclore du féminin comique et grossier, sous la rose, avec beaucoup d’humour.

 Une pièce très forte, de grandes interprètes, une mise en scène remarquable, que dire de plus ?  La méchanceté qui scintille à travers le verbe de DEA LOHER est jubilatoire.

 Paris, le 8 Mars 2014                    Evelyne Trân

 

 

 

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